Les jeunes et les tags: Ça n’a rien de méchant !
Sur les murs, sur les bancs d’école, sur les panneaux et les affiches publicitaires et un peu partout, l’on voit des tags et des graffitis. Les auteurs ? Ce ne sont pas des artistes de graff, ni des êtres franchement dangereux ou criminels. Il s’agit d’adolescents en effervescence. A l’image des hooligans, ils n’hésitent pas à vandaliser et à détruire s’ils sont fâchés ! Les terrains vagues et les lieux publics sont leur endroit de prédilection. Ils s’y exercent pour apposer leurs signatures. Partout où ils passent, les jeunes taggueurs aiment laisser des traces. Leurs «uvres» ressemblent à un genre d’art brut où les réalisations sont le fruit d’un élan bouillonnant. Mais c’est surtout une uvre qui ne poursuit aucun autre but, si ce n’est l’expression d’une tension intérieure.
Tunis-Le Quotidien
Les jeunes taggueurs s’emploient à diffuser leurs noms et leurs symboles graphiques sur toutes sortes de supports afin que leur signature soit vue et remarquée par tous. Certains ne se contentent toutefois pas des messages griffonnés sur les murs. Ils peuvent s’adonner à des actes de violence, de saccage et de vandalisme du genre «m’as-tu-vu ?» Fanatisme, ignorance ou tendance à la violence, quels sont les dessous du phénomène ?
Les jeunes banalisent le sujet En effet, Bien qu’il ait lui-même fait quelques tags et qu’il ait participé à quelques dérapages, Hamza, élève, 16 ans, confirme que cela n’a rien de dangereux. Le jeune homme dit qu’il s’agit d’une pure et simple façon de s’exprimer et de se défouler bien qu’il reconnaisse que ce comportement relève de l’incivilité. «Lorsque quelque chose me ronge et que je n’arrive pas à l’extérioriser, je le grave sur un mur ou sur la table de l’école. Lorsque je m’ennuie, je me mets à griffonner. Cela m’aide à passer le temps. Plus tard, lorsque je revois mes «uvres», je me sens tellement mieux C’est comme si j’avais eu l’occasion de transmettre mon état d’esprit à des centaines de personnes et cela me soulage tant ! Il s’agit d’une manière très simple et, à la limite inoffensive, d’exprimer ce qui se trame à l’intérieur de moi. Je ne vais jamais jusqu’au saccage ou aux actes de vandalisme. Mais je peux très bien participer à des huées au stade, je peux crier olé si je suis heureux et je peux aussi chanter ou sauter en pleine rue. Et même si certains trouvent mon comportement exagéré, il n’est pas censé agresser qui que ce soit ! Je ne vois pas où est le mal de se laisser aller de temps à autre d’autant plus qu’à la maison, il est foncièrement interdit de faire du bruit. Les parents sont stressés après une journée de travail et à leur retour, ils exigent le calme absolu. A l’école, il nous est totalement défendu de crier ou de nous agiter. Une discipline stricte est exigée. Je suis tout le temps en train de refouler mes pulsions et de frustrer mes émotions. Une fois loin de la tutelle et des règlements, je me donne le droit à quelques excès Ce n’est pas méchant. Et puis j’en ai bien le droit, non», se demande-t-il.
Abdel Karim, élève, 17 ans, pense que c’est à cause de la pression que certains jeunes se donnent parfois à des excès. «Nous sommes redevables d’avoir une conduite irréprochable à l’école. Sinon, nous aurons droit à des sanctions. Nous devons également faire preuve de discipline en présence des parents. Le cas échéant, nous serons remis sévèrement à l’ordre d’autant plus que nos parents sont stressés par leur travail et par leurs multiples responsabilités. Donc, nous nous défoulons dans la rue ! On n’a pas d’autres endroits où s’amuser. Et puis, je ne crois pas que le fait de crier, de griffonner les murs ou même de chanter dans les endroits publics dérange ! Certes, je sais que certains jeunes vont jusqu’à dire des mots inconvenants et qu’ils s’adonnent à des actes de vandalisme et de violence, mais seulement une minorité agit de la sorte. Cela dit, en ce qui concerne les tags et les graffitis, je pense qu’il s’agit d’une sorte de signature stylisée et garnie de détails personnels qui représentent leur auteur. Le tag, à mon avis, permet aux jeunes d’exprimer leur révolte, leur état d’âme et leurs sentiments à travers une signature graphique. C’est une manière de s’exprimer avec liberté et sans complexes. Le graffiteur suit un chemin personnel, ce genre de «décor» des murailles, est de plus en plus répandu de nos jours et je trouve cela innovateur et beau à voir En outre, la majorité des taggueurs gravent le nom de leur bien-aimée ou de leur équipe sportive préférée. Ils ont besoin de crier leur amour sur les toits. Alors, ils l’expriment à travers des gravures et des graffitis, ce n’est pas du tout méchant et cela n’a rien à voir avec les actes de vandalisme».
Myriam, 17 ans, pense qu’une jeune personne a absolument besoin de défoulement et de divertissement. Faute de moyens, elle fait des tags et du bruit. «Je ne me laisse aller que lorsque je suis au stade. Dans la rue, je fais en sorte d’avoir une conduite correcte. Il est très mal vu qu’une fille chante, crie ou se fasse remarquer. Et puis, à la maison, j’ai la liberté de faire ce que bon me semble pour déstresser. Je peux danser, chanter, crier faire ma nouba quoi ! Toutefois, cette liberté d’action n’est pas donnée à tous. Donc, dès qu’ils se retrouvent sans tutelle, ils s’éclatent. Et puis, je trouve qu’il est absolument nécessaire pour un jeune de décompresser, tout comme le fait de jouer est indispensable pour un enfant. De plus, là où il va, un jeune doit se plier à nombre de règles. Donc, dès qu’il est seul ou avec des amis, il en profite ! Quant aux graffitis et aux tags, je pense qu’un jeune cherche surtout à laisser une empreinte derrière lui. Et cela ne veut pas dire qu’il ait un message particulier à transmettre».
Cyrine, 16 ans, pense qu’un jeune n’agit de cette manière que pour une seule raison : attirer l’attention. «Les adolescents et surtout les garçons veulent prouver qu’ils ont grandi. Ils pensent que le fait de transgresser certaines règles et de courir des risques, va prouver aux autres qu’ils ne sont plus peureux et qu’ils peuvent assumer les conséquences de leurs actes. Et puis, il ne faut surtout pas oublier le phénomène de la contagion. Un garçon qui refuse de faire partie de la bande ou de participer à leurs saccages est aussitôt stigmatisé en tant qu’un couard qui manque de cran ! Il préfère donc se plier à l’ordre des copains même s’il doit au passage nuire à plusieurs autres personnes, juste pour ne pas voir l’étiquette d’un lâche lui coller à la peau».
Abir CHEMLI

