Dépendances et statut psychologique du fumeur





* Par Dr. Elyès Hassine (Pneumologue Tabacologue Allergologue)


 


Le tabagisme associe à différents degrés d’importance trois types de dépendance: physique nicotinique, gestuelle et enfin psychologique et comportementale. Il existe une interrelation étroite au sein de ce trépied tabagique et une prise en charge pour une aide au sevrage ne prenant pas au sérieux ces trois composantes ne pourra pas donner les meilleurs résultats. Toute la difficulté dans le phénomène de dépendance réside dans la compréhension de la relation entre le physique et donc le matériel et le psychologique admettant beaucoup de zones d’ombre parfois à la limite de la subjectivité. Si la dépendance nicotinique reste la mieux connue, elle n’en demeure pas la plus prépondérante. Etudier les différents facteurs de cette addiction et rentabiliser ensuite l’efficacité du sevrage impose la connaissance de l’état psychologique du fumeur et son aptitude à entamer un arrêt.


Facteurs comportementaux et renforcement de la dépendance


Ces facteurs renforcent la dépendance tabagique à la nicotine comme l’association avec le café (caféine et nicotine agissent au niveau cérébral sur le même centre du plaisir), l’utilisation du téléphone, la conduite automobile (où tout le décor tabac y est présent (odeur, cendrier, allume-cigare, fenêtres et ventilation, … et la voie publique pour les mégots ?!), enfin, les repas de travail, les réunion de groupes dans les cafés et autres lieux de rencontre (où le narguilé est souvent associé). Ces multiples associations entre le plaisir du fumer et les situations quotidiennes ne font que renforcer positivement la dépendance et fixer un reflexe conditionné représentant une importante cause de rechute lors de l’arrêt du tabac.


D’autres facteurs comportementaux sont importants à considérer et tous sont en rapport avec la recherche des effets de la nicotine: l’effet coupe-faim résultante de l’hyperglycémie chez le tabagique (la nicotine favorise la libération de dérivés glucidiques dans le sang), le soutien moral (la cigarette est un antidépresseur), la stimulation intellectuelle ainsi que les effets antistress, myorelaxants (relaxation musculaire) et anxiolytiques. Ces effets sont responsables de la stimulation du circuit de la récompense (la souffrance du cerveau par le déficit nicotinique est récompensée par l’apport de cette substance lors de la reprise de la cigarette), ceci a comme conséquence le renforcement positif du tabagisme et l’ancrage de la dépendance.


Évaluation de la position du fumeur face à son tabagisme


Lors de la première visite, il est classique de poser des questions sur le statut tabagique des patients. S’il s’agit d’un fumeur, il faut lui demander s’il a envie d’arrêter. Si oui, il faut faire une évaluation de ses co-dépendances tabagiques: comportementale, gestuelle et nicotinique et la possibilité de troubles anxio-dépressifs. S’il ne désire pas arrêter, à ce moment il faut lui prodiguer le «conseil minimal» et le motiver afin de l’aider à atteindre une résolution suffisante l’engageant dans une dynamique de sevrage. Pour un ex-fumeur récent ou de longue date, la problème est de lui éviter une reprise de la consommation et il faut alors lui élaborer une stratégie de prévention de rechute pendant au moins 6 mois.


Prise en charge du fumeur décidé à arrêter de fumer


Après évaluation de la dépendance tabagique à la nicotine, on passe à la prise en charge effective.


1. Dépendance forte ou moyenne : Il faut évaluer le terrain, les comorbidités, le risque d’effets indésirables des produits utilisés et de pharmacodépendance. On propose au fumeur des outils d’aide à la motivation ou thérapie cognitivo-comportementale ou un accompagnement psychologique associé à un traitement pharmacologique de la dépendance : un traitement de substitution ou un traitement apparenté à la nicotine ou des médicaments du système nerveux. Dés l’obtention d’un arrêt, il faut commencer à prévenir les rechutes.


2. Dépendance faible : Il faut user d’outils d’aide à la motivation ou d’accompagnement psychologique ou d’une thérapie cognitivo-comportementale. En fonction des besoins du fumeur et de sa capacité à gérer les signes de manque, on peut lui suggérer une automédication par le traitement de substitution. Chaque fois qu’un sevrage est réalisé, il faut consolider ce résultat et éviter les rechutes.


Stades psychologiques et processus de sevrage


La prise en charge du fumeur repose sur l’importance de sa dépendance nicotinique mais doit tenir compte de l’état psychologique du patient. On ne peut entamer un programme d’aide à l’arrêt que lorsqu’il aura quitté la zone de «consonance», alors qu’il était toujours en harmonie avec son addiction. Depuis trois décades, est apparue la notion de stades psychologiques dans le processus d’arrêt tabagique, et ce, par Prochaska et de Clemente (1981). Il existe 6 stades:


1. Précontemplation : où le discours supposé du patient est : «je n’ai aucun problème», c’est une phase d’indifférence et qui peut correspondre à l’initiation tabagique, autrement dit, c’est encore un fumeur heureux.


2. Contemplation : le fumeur se dit : «j’ai un problème, je ne suis pas prêt à m’en occuper, mais je récolte des informations», c’est une phase de réflexion et de préparation l’arrêt. Il s’agit d’un fumeur malheureux et dissonant.


3. Décision : c’est un stade important où le patient a franchi une étape importante sur le plan psychologique déclenchant ainsi l’initiation réelle de tout le processus, il s’affiche: «je veux résoudre mon problème et je cherche une stratégie», c’est l’étape de passage à l’action. 


4. Action : le fumeur réplique: «j’applique ma décision et m’engage dans la réalité du changement», à ce niveau et au début de l’arrêt, on peut le décrire comme un ex-fumeur malheureux. En fait, ce stade peut évoluer vers la consolidation et le maintien de l’arrêt ou vers la rechute immédiate.


5. Consolidation : «je maintiens ma décision et mon arrêt et crois fortement à l’avenir», c’est le dernier stade de non fumeur heureux.

6. Rechute : lors de la rechute le fumeur s’interroge: «soit je repars, soit j’abandonne pour le moment».


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com