Chronique: … D’où vient le vent ?…





Tahar El Almi*


Il y a une question lancinante posée par notre compatriote Michel Boujnah : «d’où vient le vent ?» en l’occurrence de la panique boursière qui fait vendre par des opérateurs des titres acquis au plus haut, à des cours en repli et au plus bas… alors même que les fondamentaux macroéconomiques de la Tunisie sont excellents, et que les fondamentaux de sociétés visées sont généralement bons et qu’ils ne justifient pas les rallyes baissiers de ces derniers jours.


La réunion qui s'est tenue Vendredi (24/10/2008) après-midi au siège du Conseil du Marché Financier, qui a regroupé les intermédiaires en bourse était présidée par le président du CMF.
Ce dernier a informé les présents de la «signature d'une convention entre le CMF et des institutionnels publics et privés pour le lancement de deux fonds de garantie de 50 millions de dinars chacun. Pour essentiellement pour rendre le marché relativement plus dynamique. Mais le risque qu’en cette période de dérive baissière de la bourse de Tunis, que ces méga fonds initiés par des banques publiques risquent de se comporter comme «régulateurs de marché», pour «restaurer la confiance entre la bourse et les investisseurs»…
Sans se poser la question de savoir d’où le vent (de la panique), mais en se concentrant (mal) sur les conséquences.
Commentaires : A ce titre, l’intervention des deux fonds de garantie, par des achats au plus bas, dope la demande déficiente de titres, et agirait comme un catalyseur pour relancer les transactions, en limitant le repli des cours. En l’occurrence, la mise en place de ces méga fonds appelle la considération d’un certain nombre de points :
Le premier point : il est sémantique. Le contenu conceptuel de la «confiance en bourse» est ambigu, voire «vicieux», dans la mesure où les porteurs savent, d’entrée de jeu, qu’ils opèrent sur un marché volatile à risque. Ils n’ont donc pas à attendre des prises de bénéfices, en contre partie des risques prix. Et les Fonds Communs de Placement (FCP) n’ont pas à leur en offrir. Fondamentalement, la «confiance» en bourse a un contenu toxique, et dans les meilleurs cas, il pousse à l’accoutumance : au moindre «pépin» en bourse, les porteurs s’attendront à voir venir «Zorro» sous la forme de deux Méga Fonds de placement. C’est contre productif, si on veut inculquer une véritable culture boursière.
Comme l’aurait dit Jean Paul Fitoussi (autre compatriote, Secrétaire Général de l’Association Internationale de Sciences Economiques) «que les porteurs qui ont «péché» en achetant des actions surcotées au plus haut, c’est-à-dire en évaluant mal les risques pris, paient ; autrement «comment prévenir leur prochaine exubérance ?"
Il est certain, qu’à l’origine du repli boursier de la place de Tunis, des opérateurs non résidents, en mal de liquidités, pour cause de crise financière internationale, avaient liquidé leurs positions, pour se reporter sur des places concurrentes, ou pour combler leur besoin de financement…. Mais qu’en est-il des opérateurs tunisiens ? On est tenté de répondre que leur comportement relève du masochisme pur et dur : acheter cher pour revendre beaucoup moins cher, dans des conditions de marché rendues lamentables, par des mouvements du type «moutons de Panurge». Lamentable.
D’autant plus lamentable que cela relève de l’a-culture boursière pour des opérateurs qui se targuent de faire du «trading», initialement poussés à l’achat d’actions à mauvaise visibilité, par des pseudos boursicoteurs et qui se réfugient derrière «les effets de la crise financière internationale sur le marché financier tunisien», alors même que ce dernier est relativement verrouillé.
Fondamentalement, la constitution de ces deux méga fonds de placement sous-tendus (couverts ?) par des banques publiques, relève plus de l’appréciation d’une situation d’un marché bien structuré, mais où des opérateurs eux-mêmes en proie à une crise de panique irrationnelle, vendent leurs actions chèrement acquises, au moindre murmure venu de l’extérieur. Et cette crise fait des ravages, par un effet de contamination qui amène la constitution de fonds de garantie… N’aurait-il pas valu dire franchement «fonds de régulation» boursière… par les temps qui courent sur les marchés boursiers en général et en Tunisie en particulier ?
Mais alors, ces Méga FCP de placement ne vont-ils pas se substituer aux sociétés cotées pour réguler les cours de ces dernières. Une régulation spécifique à chaque société, puisque la loi permet à chaque société cotée d’intervenir en achetant et en vendant ses propres titres, pour « réguler » ses cours… Or, les sociétés cotées, ne le font pas, ou si peu, et avec ces Méga FCP de placement (de régulation ?), elles le feront encore moins…. Encore une tache sur la feuille de route de la culture boursière….
Le deuxième point, il est protocolaire, dans la mesure où l’intervention des Méga FCP ne pourra agir pour doper la demande de titres que sur les panneaux porteurs et à bonne visibilité (les bons titres), et avec peu d’effets sur les titres à «mauvaise visibilité» (les mauvais titres), au contraire… l’intervention des Méga FCP aura beaucoup plus d’effet sur les panneaux «porteurs» qui vont voir leurs cours se reprendre. Corrélativement (tout dépend de la réactivité du marché : délais, ampleur…), les arbitrages entre les panneaux vont reprendre, au profit de bons titres et au détriment des titres types «canards boiteux», qui vont continuer à chuter (les opérateurs vont vendre encore plus de mauvais titres, pour se reporter sur les bons). De sorte que l’intervention sera asymétrique : les «bons titres» vont regrimper et les «mauvais titres» continuer de chuter. Résultats prévisibles des courses, le TUNINDEX aura peu de chance de repartir à la hausse.
Protocolaire aussi, au niveau de l’origine des ressources injectées. Il ne serait pas surprenant (sûr ?) que cette injection alimente les liquidités des agents, par l’achat de leurs titres, et partant à contribuer à alimenter les anticipations inflationnistes. Les boursicoteurs, débarrassés de leurs actions (au plus bas) ne vont plus demander leur reste : ils iront sur le marché des biens dépenser leur maigre pécule. Avec comme autre résultat des courses : une reprise de l’inflation, au moment précisément, où les autorités monétaires remettent en place une politique monétaire restrictive (hausse du taux de réserves obligatoires) pour limiter l’offre de crédit et l’expansion monétaire, source d’inflation. Une inflation qui trouve son origine dans la hausse intempestive des prix du pétrole et des produits de base importés par la Tunisie, comme l’aura remarqué le lecteur.
Les deux Méga FCP (de régulation), comme leur nom l’indique, auront comme stratégie (ou alors on ne comprend plus rien), acheter au plus bas, pour revendre au plus haut… Or, comme ces Méga FCP disposent de ressources très (trop) importantes, ils auront tendance à «faire le marché» … en somme, ils vont «faire la pluie et le beau temps», avec des prises de bénéfices en conséquence… En d’autres termes, à défaut de réguler le marché (objectif inavouable ?), on verra se profiler une redistribution de plus-value boursière au profit des deux Méga FCP et au détriment des petits porteurs. Résultat des courses, «la bourse ne paiera plus, elle ne sera plus rentable» et les porteurs à capacité de financement qui étaient restés «en bourse» iront alors chercher à se positionner sur d’autres actifs (l’immobilier, l’or, etc.). Auquel cas, il faudra se résoudre à réorienter la politique financière vers d’autres modes de financement de l’investissement (productif créateur d’emplois), comme le financement bancaire qui a montré ses limites… ? Retour à la case départ.
En conclusion, il est permis de penser que la constitution de ces deux Méga FCP poserait plus de soucis qu’elle n’est censée en résoudre… 
Il aurait mieux valu profiter de cette minicrise boursière pour :
* constituer une dizaine de FCP concurrentes, à participation privée pour l’ensemble des 100 millions de TND ;
* mettre l’accent sur une véritable information économique financière à destination du grand public à capacité de financement, à destination des sociétés cotées qui ont défailli sur ce plan comme sur celui du soutien de leur propre cours et à destination aussi des OPCVM, Fonds Communs de placement et autres institutionnels véritables faiseurs de marché, qui ont brillé par leur absence au moment où le marché avait besoin de leurs «lumières».
Le marché boursier de la place de Tunis, est au « top niveau », c’est un cas d’école de la réforme structurelle initiée en Tunisie depuis une trentaine d’années. Il est cité en exemple par bon nombre d’observateurs avertis de passage. C’est un des fleurons de la «Tunisie de demain» qui suscite l’envie. Il serait navrant de dévier son développement et son attrait, par l’introduction de «deux gros gabarits» qui auront par leur nature, à jouer «sur le marché», à leur profit et au détriment des autres opérateurs.


* tahar.elalmi@perspeco.com




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com