«Faro, reine des eaux» de Salif Traoré : Traditions contre le développement
Il fut un temps où les villages africains étaient tellement liés à une certaine «pureté» des murs qu’un enfant né hors mariage provoquait la colère des eaux et faisait abattre tout le malheur sur les villageois.
«Faro, reine des eaux» du cinéaste malien Salif Traoré retrace les mythes, les mystères, les rituels
et les croyances d’un village accroupi sous le poids des traditions animistes et hostile au développement.
On peut situer le scénario de ce film entre «Le monde s’effondre» de l’écrivain nigérian Chinua Achébé et «Le Soleil des indépendances» de l’ivoirien Ahmadou Kourouma. Le premier roman s’attarde sur une Afrique attachée à ses traditions et réfractaire au développement et qui s’effondre petit à petit. Le second montre la complaisance des Etats nouvellement indépendants qui n’encouragent pas les villageois à s’intégrer au développement, mais se servent, bien au contraire, de ces traditions pour se pérenniser à la tête des Etats. Comme dans ce film, il existe une véritable joute qui oppose les villageois attachés à une tradition en mal de «respectabilité» et «Zanga», un bâtard chassé du village, jeune, pour son «impureté», conformément à la tradition mais qui y revient pour l’aider. Nous sommes dans un village rural. La caméra se promène dans les ruelles, autour des huttes et les murailles en banco. Les villageois qui s’adonnent à leurs activités quotidiennes respectent aussi leurs rituels de tous les jours. Soudain, la mer se fâche contre les habitants et fait des victimes. «Faro», la vieille femme que le mythe présente comme reine des eaux n’accepte plus les offrandes puisqu’un enfant adultérin chassé autrefois du village et devenu ingénieur revient au bercail avec son savoir pour aider ses habitants à construire des ponts, à aménager des surfaces agricoles pour satisfaire leurs besoins alimentaires. Hélas, personne ne l’accepte et ne l’écoute. Pourtant, il a sauvé d’une noyade, «Penda», une orpheline, devenue sa fiancée, mais il devra aussi faire face à l’hostilité des sages du village qui tenaient à le chasser à tout prix de ce village. Finalement, il aura fallu l’intervention d’un sage qui veut que tout soit tiré au clair. Un test ritualisé a été organisé. Il se trouve que tout n’est pas pur dans ce village et dans la tradition comme on le croyait. Le film finit sur des séquences où la magie noire, les offrandes, le mythe et des villageois attachés aux pratiques animistes sont omniprésents. La caméra de Salif Traoré est exploratoire et même descriptive. Le film tente de faire revivre des pans entiers de toute une tradition. Tout au long des 93 minutes, le spectateur ordinaire semble embarqué dans un monde qu’il ne connaît pas et qui lui fait peur. Un monde où la force de la magie noire, les gris-gris, les mauvais sorts font la loi, se rebellent et se rebiffent contre tout changement étranger. La note finale de ce film est focalisée sur un silence total où le dit et le non-dit, le réel et le mystique s’entrechoquent. Un silence où tous les villageois sont mis à rude épreuve. Tout un rituel est présenté dans ce film comme un tableau expressif qui véhicule un message sur un monde villageois sur le point de disparaître. Les acteurs, en l’occurrence, Sotigui Kouyaté, Fily Traoré et Djénéba Koné, des plus connues en Afrique ont rehaussé l’aura du film. Mais il en ressort à la fin, qu’il requiert beaucoup de méditation et de réflexion pour faire comprendre le scénario surtout au cinéphile qui n’a que quelques connaissances éparses sur les traditions africaines.
Ousmane WAGUÉ

