«Captain Abu Raed» de Amin Matalqa (Jordanie) : La délivrance en plein vol
Le film jordanien d’Amin Matalqa ressemble à une fable contemporaine qui raconte sur un fond tendre et piquant à la fois les choses de la vie, avec des rêves brisés et d’autres exaucés.
Pour que Mourad, l’enfant marginal grandisse et enfile enfin une casquette de pilote d’avion, il a fallu revenir bien en arrière, aux années de misère, de vertige et
d’amitié pour savourer l’ascension et le goût du vol avant et après tout atterrissage. Flash back.
Nous sommes à l’aéroport international d’Amman. Un point d’arrivée et de départ où les gens se croisent et ne s’arrêtent pas. Un pilote à la fleur de l’âge, promène le regard sur son triste passé et nous fait découvrir son monde noirci et planté d’épines. Son monde qui l’a conduit au final jusqu’à son rêve. Pour décrocher l’impossible, la lune, les cieux et les étoiles. Un film comme un album sombre qu’on feuillette, certes ulcérés, mais soulagés. Car, à travers chaque image, chaque scène de vie, il y a une lueur d’espoir qui annonce les couleurs de la délivrance
Plusieurs années plus tôt. Dans une Jordanie écrasée sous un ardent soleil et sur une colline perchée sur les hauteurs, peuplée de masures, de ruines et de problèmes, la vie est dure. Ici, la vue qui surplombe le monde est imprenable et n’a rien à voir avec le beau monde. Ici, petits et grands traînent tout naturellement le cortège de malchances et mènent
inlassablement leur vie de chien. Les enfants, eux aussi n’ont pas eu leur droit d’enfance. Au lieu d’être sur les bancs de l’école, ils sont envoyés par leur parents à l’errance, à vendre sur les trottoirs et dans les aires de divertissement du chocolat, du biscuit et autres
Ici, la femme n’est qu’un sujet. Un objet. Une servante négligée, battue et qui doit vivre aux crochets d’un mari soûlard ou démissionnaire. Ici, on a l’impression que la roue du nouveau monde s’est arrêtée depuis belle lurette. Ici, vit dans sa solitude, Captain Abu Raed, un vieux veuf. Qui travaille comme balayeur et ramasseur d’ordures dans un aéroport. Il passe le plus clair de son temps libre à voyager à travers des lectures et bouquiner
, et il n’a jamais cessé de rêver. D’avoir un petit fiston qu’il a vite perdu. De continuer ses jours avec sa seule compagne, décédée depuis fort longtemps. De s’accrocher aux commandes d’un avion et de visiter l’Inde, l’Italie, New- York, Athènes et Paris. Rien de tout cela ne lui est arrivé. Sa fausse casquette de capitaine était le masque qui l’a démasqué. Sa seule consolation est de s’entourer d’une foule de petits de ce quartier populeux et poussiéreux pour leur raconter ses rêves amputés qu’il prenait pour une réalité. Mis à nu par les petits, il ne lui est resté que de s’approcher de leurs misères et de gagner leur confiance.
De l’autre côté de la ville, un autre monde, bien coloré, bien ensoleillé. Nour, une jeune fille de trente ans est pilote. Elle est d’une rare simplicité et a horreur de la frime et de son
.monde. Par un pur hasard, elle a croisé le captain Abu Raed qui deviendra son ami et confident. Dans leur tête, trottent beaucoup de choses à partager. En essayant de sauver ce qui reste à sauver, le captain trouve de l’aide chez Nour qui finira par changer le destin de Mourad, de son frère et de sa mère. L’enfant qu’on pensait devenir un voyou au premier degré a été sauvé de la délinquance et des aléas de la vie.
Le pilote qu’on a vu au commencement du film tenir sa casquette n’est que ce petit Mourad. La fin du vieil homme est tragique mais c’est le seul prix à payer pour que la famille de Mourad sorte enfin de l’enfer et ses braises. Malgré le ton triste du film, on trouve des couleurs innocentes. L’histoire ponctuée de quelques notes d’humour est saisissante. Un film plus vrai que nature, touchant et, de par ses personnages accrochants, séduisant et fort interpellant sur les inégalités dans le monde. Seule chose qu’on peut lui reprocher, ses longueurs, ses scènes qui s’étirent interminablement. Amin Matalqa qui a réalisé en seulement quatre ans 25 courts métrages aurait dû ramasser un peu plus son premier long métrage, se passer de quelques scènes inutiles et rétrécir cette fiction qui ressemble à un documentaire. Car 102 minutes, c’est un peu trop.
En plus condensé et concis, ce long métrage serait plus nerveux, plus mordant, plus émouvant et plus épais. En somme, le film de la Jordanie écrit et monté sur plusieurs plans et échelles sociales se défend plutôt bien. Bonne chance.
Z. ABID

