Des murmures dans la cité : Ciel, nos JCC ont manqué d’euphorie !
Le rideau de la 22e session des JCC est tombé hier soir avec un air qui se veut un brin festif, avec un peu de paillettes, de strass et autres tenues de soirée exigées (et c’est une première dans l’histoire de nos journées filmiques). Avec aussi tout un lot de bonnes et de mauvaises impressions et autres témoignages, mi-figue, mi-raisin, qui ont marqué l’événement.
Quelques heures avant la clôture, «Le Quotidien» a recueilli au gré du hasard et au gré d’une déambulation spontanée dans les rues de la capitale quelques témoignages
Tantôt les avis se ressemblent et tantôt ne se ressemblent pas.
Tunis-Le Quotidien
Mais tous se rejoignent et versent dans le même entonnoir. L’impact de l’une des plus vielles manifestations culturelles dans le continent africain et dans la région est faible. Ni le ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine, ni celui du Tourisme, ni la mairie de Tunis n’ont profité de la manifestation pour accompagner comme il se doit la session afin de donner un peu plus d’aura à notre pays, renflouer les caisses de nos commerces et booster un peu plus notre artisanat, le niveau social et, par-delà, notre économie. Tous n’ont rien fait pour se souder les coudes et s’impliquer avec tant de volonté afin que ce rendez-vous biennal, qui a drainé la foule de chez nous et d’ailleurs, ne soit pas si plat et si froid comme d’habitude et comme c’est le cas, cette session encore. Avec un peu de feeling, juste un petit peu, on aurait changé la donne et épanoui le monde.
De l’avis de tout le monde, invités, cinéastes, hommes de culture et autres simples citoyens, les organisateurs des JCC 2008 auraient dû s’ouvrir sur d’autres éventails et faire appel à tous ceux qui sont en droit de faire rayonner la Tunisie culturelle, artistique et commerciale et mettre en exergue et de l’avant nos produits locaux. «Car, on n’a pas tous les jours de pareilles occasions. Tout s’est déroulé dans un petit carré de mouchoir. Les gens qui habitent même dans la proche banlieue n’ont eu que peu d’échos. Que dire des gens de l’intérieur ! Nos chaînes de télévision publiques et privées n’ont pas beaucoup suivi la manifestation. Ou superficiellement. Pas de grands débats autour de l’avenir de notre cinéma et autour de ces salles de cinéma qui ferment les unes après les autres. On aurait pu mettre aussi un peu plus de lumière sur quelques invités de marque comme Emmanuelle Béart (et ce n’est qu’un exemple) et organiser des tables rondes bien étoffées, ou animer les plateaux de la télé avec de la bonne info tirée de l’actualité croustillante et accrochante de chez nous. Les téléspectateurs n’ont vu défiler sur leur petit écran que quelques images des JCC. Il n’ y a donc pas eu des rencontres télévisées avec des professionnels et seulement une infime partie de la manifestation a été couverte par nos médias», raconte Mounir Ben Othman, universitaire et cinéphile averti. Tout comme cet employé chez un traiteur, sis pas loin du Théâtre municipal qui a accueilli à cette occasion une brochette de films. «Quand on a vu la magnifique soirée d’ouverture, on a tous rêvé. De voir un peu plus de gens à nos tables et plus de commandes. Rien n’a changé dans nos habitudes et nous n’avons reçu que nos habituels clients», a-t-il dit. Pas loin, un bistrot qui à longueur de journée ne désemplit pas. Ici, pas l’ombre d’une table vide. Les garçons s’activent et se pressent pour servir leur clientèle. «Il ne fallait tout de même pas rouspéter. Notre commerce va à merveille. Les invités des JCC sont là et consomment à souhait. Ils apprécient nos pizzas et nos petits plats et disent que la fourchette de nos prix est correcte
», lance derrière la caisse, une dame, la quarantaine bien ronde.
Un manque à gagner
A un vol d’oiseau, un taxiphone plein de gens. Du genre européen, africain, asiatique et autre. Le patron qui fait de la monnaie derrière la vitrine est dépassé par les demandes et autres rituelles questions sur l’indicatif de tel ou tel pays. Devant le kiosque à journaux planté depuis des décennies au pied de la colossale cathédrale de l’artère principale de Tunis, des hommes et des femmes qui s’arrêtent pour dénicher un quelconque souvenir de leur passage tunisien. «J’ai trouvé plein de choses. Des portes-clés, des cartes postales, mais pas un seul souvenir sur les JCC
», a dit avec un trait de regret, une journaliste africaine venue de son Sénégal natal pour couvrir l’événement. A côté, un magasin de prêt-à-porter. Là, une grappe de filles blondes et brunes. Les unes à la recherche d’un sac à main et les autres en train d’essayer un vêtement à leur taille. «C’est toujours moins cher que chez nous en Belgique. Il faut dire que l’euro ne cesse de grimper et cela nous convient de payer de petits plaisirs en dinars», estime une de ces jeunes filles, la trentaine.
Sur leurs épaules alourdies par leur outil de travail et de photographie, deux hommes venus de TV5. Ils ont pris une pause dans un café de la place de la Victoire qui conduit à la vieille ville. Ils ont pu filmer tout ce qui bouge et ne bouge pas sur leur route. Daniel a trouvé magistrale la mosquée de la Zitouna. Mais les souks ressemblent à tous les souks du monde. «Ici, on trouve du chinois qui côtoie le syrien, l’indien et le produit tunisien est noyé dans le bazar du monde. J’ai pu me régaler quand même avec des pâtisseries tunisiennes et un thé à la menthe. J’aurai aimé qu’on aille jeter un coup d’il sur la mosaïque au Bardo. Mais, le temps est limité et on n’a pas prévu de visite organisée sous la houlette d’un historien tunisien. Une autre fois, Inchallah !», raconte ce Français tout en sirotant son thé. A l’instant, une charmante Libanaise rejoint les deux cameramen. Tous trois se sont rencontrés lors des JCC. Quant à elle, c’est un autre discours qu’elle a tenu : «L’an dernier, j’étais à Cannes et j’ai assisté à des débats sur le cinéma du Sud. Sur le fait de travailler un peu plus le documentaire pour mieux vendre nos films. Ici, je n’ai vu que peu d’entrain sur ce secteur. Hélas !». Madame n’a pas cessé d’admirer un collier en argent et des boucles d’oreille, style berbère qu’elle vient de s’offrir. Et d’ajouter que nos artisans peuvent mieux faire pour se faire de la clientèle de par le monde. Ils ont certes de bonnes idées et de l’imaginaire créatif à en revendre. Mais la finition, il y a toujours un petit quelque chose qui cloche.
Le garçon qui vend des plats en porcelaine aux motifs berbères, baille et se plaint : «Pas d’euphorie dans le milieu et comme vous voyez je me tourne les pouces. Les JCC n’ont rien apporté de particulier à notre commerce. Nous attendons venir les touristes allemands qui se permettent beaucoup et qui font bouger les choses. Mais les autres visiteurs ne se permettent que quelques souvenirs de rien du tout. Ils marchandent beaucoup et au final, ils n’achètent rien. De toute façon, les JCC n’ont pas prévu de petits tanits ou autres objets qui symbolisent l’événement à faire écouler. On ne s’est pas préparé. Regardez-moi ces pavés décollés. D’ailleurs, la mairie n’a pas changé de ses habitudes même pour ramasser plus tôt les ordures et décorer un peu plus la ville. Peu de panneaux à l’affiche pour ces JCC
», explique le propriétaire de ces 20 mètres carrés dans la Médina. Lui sait tout sur le tourisme et sur ce qui va et ne va pas. Normal, l’homme est instruit et il a préféré tenir ce petit commerce mieux que de raser les murs en attendant le boulot qui lui convient après ses années en sociologie. Sur le cinéma de son pays, il tient aussi tout un dossier et juge que nos cinéastes manquent d’audace et préfèrent se cacher derrière l’histoire pour s’exprimer.
Zohra ABID

