Prix du 7 Novembre de la Création artistique: Zoubeir Turki, témoin de son époque
Pour l’ensemble de son uvre qui ressemble à une interminable fresque aux couleurs du pays, l’artiste peintre tunisien, Zoubeir Turki, a mérité le Prix du 7 Novembre de la Création artistique. Et c’est un tendre regard des plus Hautes Autorités porté à nos artistes et autres hommes de culture qui ont construit et qui continuent de construire la Tunisie nouvelle, fière de ses racines et entièrement tournée vers la modernité.
«Il m’est agréable, en cette circonstance, de féliciter notre illustre artiste, Zoubeir Turki, récipiendaire du Prix du 7 Novembre de la création artistique, au titre de ses uvres d’avant-garde dans le domaine des arts plastiques», a lancé, sous un crépitement d’applaudissements, le Président de la République, Zine El Abidine Ben Ali, au début de son discours à l’occasion du 21e anniversaire du Changement.
Ces paroles dites en pareils rendez-vous de distinction ne pouvaient en fait que marquer pour le restant de sa vie Zoubeir Turki, âgé aujourd’hui de quatre-vingts ans. Et l’homme, on le sait, vaut bien les félicitations à l’unanimité et ce prestigieux prix.
Il faut dire que l’homme représente un monument vivant dans notre histoire picturale, artistique et culturelle. De lui, on raconte qu’il est cet homme qui ne manque jamais d’humour quand il est bien dans son élément, qu’il est aussi fait d’orgueil et de sympathie à la fois et qu’il sait sculpter les hommes et les événements de l’histoire en les mettant en lumière, sur scène, sur et sous verre. Avec des couleurs ancestrales toutes en soie et satin, ensoleillées par sa touche et son délire créatif. Que ses dessins «sont comme intériorisés par l’âme collective, au point de devenir une sorte de patrimoine commun, à l’exemple de l’imagerie hagiographique populaire véhiculée par la peinture sous verre. Ce phénomène n’est pas dû, évidemment, au contact du public avec l’uvre de l’artiste à travers les expositions en galerie, ce moyen n’étant pas encore en mesure de propager efficacement l’art et de l’enraciner durablement dans la société. Zoubeir Turki a dû emprunter d’autres voies : illustrations dans les journaux, illustrations d’ouvrages littéraires, importantes décorations murales dans les bâtiments publics
», écrit sur l’artiste de Tunis l’écrivain et critique Ali Louati qui sait tout sur l’homme et sur son art. Et d’ajouter : «Il est cette figure emblématique de la culture tunisienne par la part active qu’il a toujours prise dans l’animation de divers secteurs de l’action culturelle. Il réalise des décors et des costumes pour le théâtre, s’adonne à la sculpture monumentale et fait partie entre 1970 et 1979, de divers cabinets ministériels, en qualité de conseiller pour les arts, il préside pendant longtemps des commissions culturelles au sein du Conseil municipal de la Ville de Tunis, fonde et dirige jusqu’en 1975 l’Union nationale des Arts plastiques et graphiques
». Et ce n’est pas tout. Car l’homme, un poids lourd dans le paysage artistique et culturel, a été élu, en 1979, député à l’Assemblée Nationale.
Sa ville est peuplée et tendrement enjouée
Quant à sa peinture, c’est tout un monde. Ses constructions picturales sont puissantes par la simplicité de leurs traits et par la franchise de leurs couleurs. Des mondes peuplés de gens dont le comportement dit tout sur une époque. On peut lui associer un style bien à lui qui se résume dans la narration. Une sorte de narration qui préfère le raccourci sans trop tomber dans le détail. C’est une écriture d’après quelques critiques séduits et penchés sur son art qui dégage de l’imagination. Une imagination qui conduit à l’esprit de la chose, à son âme. D’où cet humanisme dans ses uvres et ce regard amusant et amusé de ses personnages typiques, attachants et si familiers. Un univers souple et sans complication, noyé dans des atmosphères enjouées. Des univers qui flottent dans un bal d’expressions profondes et figuratives à la fois. Ses lignes qui dansent sur un fond musical, sont dénuées de bavardage, de stockage. Elles sont pures, sans trop d’accentuations, sans trop de ponctuations. Derrière les traits de sa vieille ville et derrière ses murailles et ses arabesques, il étire des contes et peint la mémoire populaire. Et par-delà le tout, s’ouvre la mémoire du pays qui l’a dorloté. A partir de petites histoires, il dessine son monde, esquisse son époque. Ensuite il met le tout en couleurs pour dire et contourner l’histoire. Avec le vécu, ses anecdotes et ses récits. C’est cette humanité racontée avec puissance, avec de la couleur, de la poésie.
«Son dessin a une telle puissance d’expression de par ses lignes qu’il dépasse de très loin ce qu’il aurait pu leur faire dire en ajoutant des couleurs. De la réalité qu’il peint, c’est l’âme même qu’il donne à saisir dans sa pureté incorporelle et immatérielle», a dit de lui, le défunt Mahmoud Messaâdi.
Pour Zoubeir Turki, son «dessin rappelle l’écriture arabe». Mais rappelle aussi son pays, son théâtre. On pense ici aux années Ben Ayed, Ezzeddine Madani avec qui il faisait tandem. C’est l’image de son entourage, sa propre image, son autoportrait
Son identité. Son appartenance. La sculpture d’Ibn Khaldoun érigée au milieu de l’artère principale en dit long sur l’homme, sur l’artiste. Outre ses uvres qui garnissent son musée de la banlieue sud de Tunis, celles qui colorent, animent et rythment des lieux publics sont le témoignage d’un temps. Son temps.
Pour Zoubeir Turki l’homme, le peintre, l’artiste, le conteur, l’historien, le visionnaire, a tout d’un grand de ce pays pour mériter la plus haute des distinctions présidentielles en cette année 2008. Une année qui a l’air de se terminer en toute beauté pour l’artiste tunisien qui laissé son empreinte déjà avec les autres grands qui ont donné un début à l’art en Tunisie. C’était avec une foule de ses potes qu’ils ont mis sur pieds la première Ecole de Tunis. A notre artiste national, un des piliers colossaux de la nation, nos félicitations et nos salutations.
Z. ABID

