Billet: Aliens
Faisons un peu de science-fiction ! Imaginons des extraterrestres qui débarquent dans notre pays et que nous recevons gentiment ! A qui nous procurons bonne chair et nous offrons du thé aux pignons ! Mais qui, avant de partir, nous demandent un souvenir, le plus symbolique de notre pays. Ils nous demandent une voix, une chanson, un air
Alors que peut-on leur offrir ? Mais Saliha, bien sûr ! Saliha est incontestablement une expérience unique dans l’histoire de la musique tunisienne. Elle est la première à interpréter les différents styles, présentant à la fois le bédouin et le citadin, l’ancien et le moderne. Dotée d’une belle voix comme on aime dans le monde arabe, avec un timbre mélancolique et « éraillé », Saliha, avec son tempérament naturel, a pu mettre toute son âme dans ses chansons. Elle est la mémoire d’une époque, si chère aux Tunisiens, où on s’est attaché à bâtir notre personnalité culturelle et à défendre notre identité tunisienne. Aujourd’hui, que reste-t-il de Saliha ? Quel est son apport à la musique tunisienne ? Quel héritage nous a laissé cette belle voix dont nous commémorons ces jours-ci le 50e anniversaire de son départ ? Est-ce que nous sommes conscients de la valeur ajoutée de ce legs précieux ? Que faisons-nous pour le sauvegarder, pour le conserver au bonheur des générations futures ? Qu’est-ce qu’on a préparé pour rendre hommage à une Saliha hors-pair. Presque rien !
Mais, alors quelle indigence ! Quelle ingratitude ! Une petite fête par-ci, un gala par-là et le tour est joué ! Une petite manifestation marquée d’une bonne prestation de la Rachidia, un concert de Malouf, une conférence et voilà tout. Tout le monde semble heureux d’un hommage presque familial, organisé au Kef, sa terre natale. Saliha mérite mieux que cela ! Devoir de mémoire oblige. Saliha n’est pas uniquement Keffoise, elle est avant toute chose Tunisienne. Les responsables du ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine
et les musiciens auraient dû penser à relancer le débat autour de cette diva par le biais d’une grande manifestation nationale, un festival, une exposition, un séminaire, une publication, des enregistrements où on lève le voile sur son parcours. Mais, hélas ! Car à l’heure où notre musique reçoit des coups de boutoir dus à des clips et des chansons sandwichs et des chanteurs kleenex, sans identité, sans saveur, on continue à croiser les bras sans prendre le temps de réfléchir sur cette Dame, la Grande Dame, et ce qu’elle a apporté à la postérité de notre pays.
Mais l’extraterrestre n’était peut-être pas Saliha ? Ou peut-être, sommes-nous ces extraterrestres ?
I.A.

