Petits métiers : Pourquoi sont-ils boudés par les Tunisiens?





Certes, ces métiers sont modestes mais ils sont ô combien incontournables. Car, comment peut-on se passer de jardiniers, de gardiens de nuit, d'aides ménagères, da balayeurs municipaux, d'aides tailleurs...? Et la liste est longue. Malheureusement, les petits métiers sont de plus en plus désertés par les Tunisiens et nous pourrions nous trouver dans des années face à une situation où l'on ne pourrait peut-être pas trouver quelqu'un pour balayer les rues de la ville, faire le ménage à la maison alors que madame et monsieur sont au travail, coudre votre ourlet de pantalon... Pourquoi les jeunes n'ont-ils plus la modestie de faire ces petits boulots même s'ils se trouvent sans emploi? Cette enquête essaie d'y répondre. Tunis- Le Quotidien Les petits métiers emploient encore des milliers de personnes des deux sexes mais, apparemment, l'évolution du marché leur laisse de moins en moins de place. Pour prendre un exemple des plus courants, le métier d'aide ménagère est de plus en plus organisé dans le cadre des sociétés de services spécialisées dans la location de la main-d'œuvre même si un grand nombre le pratique encore de manière indépendante. Mme Houria fait partie de cette dernière catégorie et travaille dans les ménages depuis plus de six années. Ayant six enfants à charge, elle se plaint de la difficulté de son travail dont la charge peut s'étendre jusqu'à douze heures de labeur par jour en faisant un foyer après l'autre. Affirmant qu'elle n'a pas encore sa couverture sociale, elle craint pour son avenir. "Le Quotidien" lui ayant parlé du nouveau régime de couverture qui s'étend à son métier, nous découvrons simplement qu'elle n'en a pas entendu parler. Mme Houria ajoute, d'autre part, que les sociétés de services qui offrent les prestations d'aides ménagères sont tenues de garantir la couverture sociale à leurs employées n'offrent pas de conditions de travail qui lui conviennent. Voire plus, elle estime que son métier d'indépendante est menacé par le nombre grandissant de ces sociétés qui s'installent sur le marché. Une question d'argent... Il existe un cas un peu particulier dans les petits métiers; celui de manœuvre de bâtiment où des dizaines de milliers de personnes sont employées. M. Manoubi Harbaoui, que nous avons interrogé alors qu'il s'occupait d'une bétonnière, est âgé de 22 années et fait ce métier depuis bientôt quatre ans. Il nous confie que son travail lui assure à peine de quoi vivre et qu'il se sent un peu marginalisé à cause de son bas revenu. Il se plaint également que les procédures visant la régularisation des employés de sa catégorie prennent beaucoup trop de temps et il ne voit pas comment les jeunes pourraient s'y intéresser. Pour M. Kamel, balayeur relevant de la municipalité, il ne voit qu'une seule raison à ce que les jeunes pourraient faire son métier, c'est le cas où ils ne peuvent faire autrement pour vivre. Il estime que ceux qui y viennent n'ont trouvé aucune autre opportunité en plus d'être, à la base, de faible niveau d'instruction. M. Kamel ne comprend peut-être pas que, malgré sa modestie, ce métier de balayeur municipal est l'un des piliers de l'image que renvoie la ville d'elle-même. Où est passé l'amour du travail bien fait? D'après "Amm" Hsan Ben Tafsin, gardien d'entreprise, le travail du gardiennage est dur sans garantir, pour autant, un bon revenu. Raison pour laquelle il n'attire pas les jeunes. "Aujourd'hui, les jeunes préfèrent rester sans emploi que de faire ce genre de métier. Ils en ont un peu honte et, de plus, ils veulent gagner leur vie plus facilement", ajoute-t-il. De même, M. Habib Gribaâ, un aide-tailleur, estime que les jeunes ont perdu le sens de la responsabilité et que c'est pour cela qu'ils ne veulent pas travailler là où ils peuvent alors qu'ils se trouvent sans emploi. Pour lui, accepter un travail comme celui d'aide-tailleur est plus honorable que de rester au chômage. "Après tout, apprendre une profession est ce qui doit compter pour un jeune qui commence sa vie", commente-t-il. Par ailleurs, M. Salah Ferchiou, jardinier, pense que la modernité est à l'origine de la fuite des jeunes de ce métier. Il souligne également que le jardinage est pratiquement un travail artistique et qu'il faut l'aimer si l'on souhaite y réussir. Conséquence de la métamorphose du système économique La position des petits métiers dans la structure générale de l'économie est en relation étroite avec la politique suivie dans le domaine de l'emploi. En Tunisie, la philosophie générale de l'emploi tend vers le développement des unités entrepreneuriales indépendantes pour créer un tissu varié où les PME (petites et moyennes entreprises) forment les principaux comportements. Et, d'après l'économiste Mahjoub Azzam, les différents programmes de restructuration et de mise à niveau mis en œuvre dans le cadre d'une stratégie globale pour consolider le fonctionnement du système économique en Tunisie font que les petits métiers se trouvent pris dans le courant de cet effort de réorganisation. Ceci par le biais du choix national d'encourager la création de projets pour générer des emplois et de favoriser l'intégration des diplômés. Poursuivant son raisonnement, le Dr Azzam souligne que les petits métiers se verront alors touchés par les répercussions de cette nouvelle donne qui n'est, en définitive, que la résultante de l'évolution normale des formes d'organisation et de métamorphose du système économique. Dr Imed Régaïeg "Une question d'image et... d'estime de soi!" Du point de vue de la psychologie, la tendance d'un nombre grandissant de Tunisiens, même s'ils se trouvent sans emploi, à fuir les petits métiers trouve son origine dans ce que l'on appelle "l'image sociale et l'estime de soi". Des métiers comme le gardiennage, le jardinage, la maçonnerie, les travaux d'entretien... sont de plus en plus désertés par une catégorie de main-d'œuvre non employée, spécialement les jeunes. Un phénomène qui s'explique, selon le Dr Imed Régaïeg, psychiatre, par l'absence d'un équilibre psychique suffisant chez ceux qui sous-estiment ces métiers. Le Dr Régaïeg nous parle également des nouvelles formes de perception du travail créées par l'évolution de la société et estime que l'émergence des nouveaux métiers et des nouvelles opportunités d'emploi ont institué un esprit "révolutionnaire" dans la conception des jeunes qui voient ainsi dans les apparences la garantie d'une position de respect dans la société. Cependant, le Dr Régaïeg rappelle que la répartition des tâches dans la société doit se faire en fonction des compétences et du niveau d'instruction. Il reconnaît, par ailleurs, que la société nouvelle est influencée par les images et les apparences avec une implication directe sur les jeunes et tous ceux qui souffrent d'un "complexe d'infériorité" en raison de leur niveau éducationnel et intellectuel plus ou moins modeste . Il insiste sur le fait que les différentes formes de modernité qui séduisent les jeunes (par exemple la télévision, Internet, le GSM...) ne peuvent en aucun cas empêcher que l'on vive son temps et que l'on reste soi-même. "C'est une question de conscience car on peut avoir intelligemment accès aux bienfaits de la modernité même si l'on a un travail moyen", renchérit-il.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com