Ahmed Achour : Arrêtons de nous chercher, fixons nos méthodes…





Ahmed Achour jette un regard sévère sur l’état de notre musique. Seule une remise en cause des méthodes de l’enseignement peut nous sauver.
Musique, et on pense à lui. Il y est, de façon pleine et active, depuis un demi-siècle. Autant dire qu’il est tombé dedans quand il était petit. Il a joué (du violon), enseigné, composé, dirigé, administré… Il a tout fait pour la musique, et continue malgré un âge qui avance prestement par-dessus la soixantaine et le poivre de ses cheveux qui battent… en retraite. Mais il n’y aura pas de retraite pour Ahmed Achour. Parce que la musique est sa vie, et il veut vivre encore longtemps. Le temps de «voir la musique en Tunisie retrouver sa voie». Et sans attendre la réaction que ses propos suscitent, il enchaîne avec l’assurance du pédagogue qu’il a toujours été: «En ce moment, la musique en Tunisie prend toute les directions; on ne sait plus où elle va». On se perd alors? «Non, corrige-t-il avec le sourire comme pour se forcer à être optimiste, on se cherche. On est dans une phase transitoire».
C’est un transitoire qui dure. La musique tunisienne n’arrête pas de baisser en qualité depuis au moins une décennie. Aucune formation orchestrale ne s’impose, aucun mouvement de rénovation musicale n’est apparu, et donc aucune musique nouvelle ou innovante, aucun musicien ou chanteur…
«Et pourtant, reconnaît-il, jamais la musique n’a joui d’un intérêt aussi grand et jamais le secteur musical n’a été aussi actif. Il n’y a aucune région en Tunisie qui n’ait son conservatoire -ou son noyau de conservatoire- pour l'enseignement musical, sans compter les dizaines d’écoles privées. Quant aux Instituts supérieurs de musique, nous en comptons six dans le pays…». Comment comprendre ce paradoxe alors?
«Il y a deux problèmes, tous les deux à la base de notre système d’éducation musicale. Un manque d’organisation d’abord qui est lui-même dû à une absence de vision. L’éducation musicale commence en fait dans le pré-scolaire, les crèches et autres garderies qui dépendent du ministère de la Jeunesse. Elle peut -car ce n’est pas obligatoire pour les enfants tunisiens- se poursuivre dans les conservatoires régionaux, qui, eux, dépendent du ministère de la Culture. Elle se termine dans les Instituts supérieurs de musique qui sont sous l’égide du Ministère de l’Enseignement supérieur. Dans ce parcours multiple, il n’y a ni continuité, ni conception d’unité pédagogique ou méthodologique. J’allais oublier que les conservatoires privés dépendent de la Formation professionnelle, au même titre que la profession de la coiffure…». J’allais oublier, moi aussi de vous dire d'Ahmed Achour est un sacré pince-sans-rire. Jamais en colère -du moins en public, d’humeur égale, hiver comme été, et le sourire régulier, tel un métronome.


Et le second problème, alors?
«L’absence de système d’éducation musicale qui soit continue, organisé et évolutif. Aujourd’hui, comme hier, comme depuis les premières années de l’Indépendance, c’est au petit bonheur la chance. Le professeur qui arrive devant ses élèves au conservatoire peut «enseigner» ce qu’il veut et selon son humeur. Et ce n’est pas de sa faute. Car, en plus de cinquante ans d’indépendance notre pays n’a pas produit une méthode unifiée d’enseignement musical. Ni en chant, ni en instruments. Et quand un Mohamed Triki, un Ridha Kalaï ou un Ali Sriti disparaît, c’est autant de méthodes qui se perdent à jamais, au désespoir de toutes les générations futures».
Après de tels propos aussi sérieux, il s’impose de changer de sujet. Parler de l’Orchestre symphonique, par exemple. Là Ahmed Achour esquive difficilement un geste de gêne. Il sait qu’on lui reproche de faire de cet orchestre son domaine privé quitte à tomber dans la routine. Il essaie de corriger quand même: «L’Orchestre symphonique (L’OST) est ouvert à toutes les compétences tunisiennes, sans exclusive. Quant à la routine, je m’inscris en faux contre cette accusation. L’OST est un orchestre amateur qui œuvre à propager la culture et le goût de la musique en Tunisie et il s’emploie à progresser sans cesse malgré le manque de moyens. Tenez, lors de notre prochain concert mensuel, nous présenterons du chant lyrique…»
Connaissant Achour depuis plus de trente ans, je sais qu’il n’emploie pas les mots au hasard. Et comme je me suis rendu compte qu’il dit toujours «Musique en Tunisie», et non «musique tunisienne», je lui en fais la remarque. Il réagit: «Arrêtons l’hypocrisie, la musique tunisienne, c’est comme la cuisine tunisienne: elle n’existe que parce qu’on la pratique et qu’on l’hérite. Mais pour la fixer et la moderniser il faut des moyens, des méthodes et de la volonté. Les méthodes pour parler de ce que je sais existent et sont occidentales. N’ayons pas peur d’en faire usage. Les Japonais l’ont fait, les Chinois et même les Turcs…»


Que proposez-vous maestro ?
«Que l’on s’arrête de se chercher vainement, et qu’on se mette autour d’une table avec l’autorité de tutelle et qu’on décide enfin à fixer nos méthodes d’enseignement musical. Tout le reste n’est que littérature».


Abdeljelil Youssef




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com