Des mots et des choses : Du théâtre sur les ondes





* Par Mohamed MOUMEN
Naguère, les gens se passionnaient pour le théâtre radiophonique. On rêvait, on fantasmait, on prenait plaisir et avait du bonheur durant ces moments où seule la voix régnait en absolu, imposant toute sa magie. Dans le théâtre de la radio d’antan, la voix avait ce pouvoir énorme, tout à fait incroyable de nous transporter et de nous emporter. Tous. Grands ou petits, riches ou pauvres, cultivés ou incultes. C’est dire que c’était un type de théâtre immensément populaire. Et puis, un jour la télé a tout balayé.
On ne peut imaginer, de nos jours, l’impact qu’avait le théâtre radiophonique sur les gens. C’était un phénomène social et culturel total. Pour se former une pâle idée, mais vraiment une pâle idée de ce que fut ce théâtre dans les années soixante, soixante-dix, il faudra se représenter le pouvoir de séduction que possède aujourd’hui la télé. Il ne faudra en aucune façon oublier que des générations et des générations avaient été élevées au gré des valeurs esthétiques, spirituelles et intellectuelles prônées par ce genre de théâtre somme toute singulier. Il y avait tous les genres et sous-genres, depuis les farces et comédies jusqu’aux drames et tragédies, des pièces aux séries et feuilletons. Il y avait des superstars comme Dalenda Abdou, Zohra Faiza, Jamila Ourabi, Fatma El Bahri, Najoua Ikram ou comme Hammouda Maâli, Abdessalem El Bech, Habib Belhareth, Moncef Arfaoui, Mohamed Hédi, Mohamed Ben Ali, Salah Mahdi, Mohamed Darraji, Ezzeddine Brika et l’on en passe et des meilleurs. Les acteurs de la radio regardaient souvent du côté des planches. Ainsi pouvait-on voir évoluer sur les planches d’«El Masrah Ecchaabi», au grand bonheur des fans auditeurs, en chair et en os, certaines «voix» stars. Mais la réciproque était vraie puisqu’il n’était pas rare qu’on voie des stars confirmées sur les scènes des théâtres jouer vocalement sur les ondes. Ce qui prouve que l’attraction du théâtre radiophonique était très forte. La fascination que cette forme d’expression dramatique exerçait était pour ainsi dire sans limite. Il suffirait peut-être de rappeler les rendez-vous sacrés que les amateurs du théâtre de radio contractaient tous les mardis avec les pièces en dialectal et tous les vendredis avec les dramatiques en arabe classique.
Mais qui pouvait oublier également les soirées policières baptisées «Cherchez avec nous» avec ces pièces noires adaptées le plus souvent des séries noires ou des polars. Ce n’était pas tout: on connaissait les séries genre Haj Klouf (de Ahmed Khaireddine pour le texte, Taoufik Abdelli pour la réalisation et Hammouda Maali pour le rôle-titre) dont le succès immense pendant des années ne s’était jamais démenti. Chanab, autre série comique, dont le héros un petit peu picaresque était joué avec brio par Ezzeddine Brika, faisait également le bonheur de tous, à chaque ramadan, des années durant. Fi dar ammi Si Allala de Abdelaziz Laroui réussissait hebdomadairement à régaler tout le monde. Les feuilletons péplum, type Barg Ellil écrit par Béchir Kraïef, remportaient carrément la ferveur du grand public.
Tout ce qu’on évoque là ne constitue au fond qu’une petite et faible image de ce qu’avait pu être la popularité du théâtre radiophonique. Pour avoir des idées plus précises, il faudrait se reporter à l’immense réserve des pièces radiophoniques enregistrées par l’ancienne RTT. Elle constituent une partie intéressante de notre imaginaire collectif puisqu’elles nous renseignent beaucoup sur nos goûts et émotions, sur nos idées et sentiments. Elles nous renseignent sur notre mentalité et notre façon de voir les choses à un moment précis de notre histoire contemporaine. Elles disent, à leur façon, nos valeurs culturelles et civilisationnelles.
Sur une initiative de la radio tunisienne, une table ronde va avoir lieu bientôt à l’occasion de la Journée mondiale du théâtre; elle aura pour thème: le théâtre radiophonique. Même si les temps ont changé, même si la télévision a tout pris -publics et créateurs- ne peut-on espérer un juste retour du bon vieux temps où le théâtre radiophonique était l’un de nos moyens de distraction et d’instruction les plus prisés. C’est que rien ne justifie sa disparition de notre horizon culturel. Rien. Même pas cette hégémonie indue de la télé et ce triomphe arrogant de l’image. Après tout, on n’est pas plus avancé que l’Europe; et pourtant là-bas, le théâtre survit très bien, à «France culture» comme ailleurs.


M.M.




Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com