Abdelkrim Shabou : «Notre musique agonise… Sauvons-là !»





Sur la santé actuelle de la musique tunisienne, Abdelkrim Shabou est inquiet. Il est même très en colère. Après une éclipse de près de 15 ans, il brise aujourd’hui le silence, se souvient et se déchaîne. 
Abdelkrim Shabou est l’une des vedettes des années 1970-80 et 90, qui ont tout fait pour que la musique de chez nous continue à s’imposer avec ses modes et son authenticité. L’homme, on le sait, est dans son domaine de passion depuis l’âge de 6 ans. Quand son père, le menuisier de Hammam-Lif, lui a offert son premier nay (flûte) de l’Aïd, il a étonné son entourage en jouant des airs de Saliha. Depuis, tout le monde a compris que le petit n’allait pas s’arrêter là. A 13 ans, il passe le plus clair de ses vacances scolaires, non pas à la mer comme tous les enfants de son âge, mais au Comité culturel, à apprendre la musique et à se frotter au talent des stars de l’époque. Puis il décolle de ses propres ailes. Après un bac en lettres classiques, doublé d’un diplôme au conservatoire de l’avenue Mohamed V, il s’inscrit au départ à la fac des lettres dans la section arabe ensuite il touche à la sociologie. Indécis, il change d’option et il tente les droits au Campus. Au final, il quitte définitivement les amphis de la fac et suit avec bonheur sa passion. «D’un côté, la musique m’attirait et de l’autre, je devais venir en aide à ma famille pour vivre. Grâce à mon diplôme, j’ai été professeur au lycée de Grombalia tout en faisant les fêtes de mariage et autres», raconte-t-il. Il chante pour la première fois à la télé dans l’émission Vedettes de demain, animée à l’époque par le luthiste, feu Ali Sriti. «Le passage de houa sahih el hawa ghalleb de la diva Om kalthoum a fait une bombe et le lendemain le Tout-Tunis artistique en parlait. Au début des années 1970, j’ai composé «Salawaton fi haïkalel hobbi» de Chebbi et «Anti la tâalamina wallaïlou la yâalam» de Habib Mahnouch et quelques autres chansons. Mais publiquement, c’était la déception. J’interprétais juste et bien. Mais ça n’allait pas. Je n’avais  peut-être pas l’étoffe d’un chanteur professionnel et c’était la traversée du désert. Entre temps, j’ai été parmi les premiers enseignants de la première promotion à l’Institut Supérieur de Musique. J’ai été notamment avec feu Mohamed Sâada qui était aussi mon professeur. J’ai été spécialiste des «maqamat» (modes), du chant et de la dictée musicale. Ainsi que de l’analyse musicale qui exige à la fois le savoir-faire et la voix. Trois ans après et suite à un différend avec la direction, j’ai dû changer de bâtiment et intégrer le Conservatoire d’à côté que j’ai quitté en 1993 pour monter mon propre projet. A cette époque, j’enseignais aussi à la rue Zarkoun au Centre des adultes des Arts populaires, déplacé à la rue Sidi Saber», se souvient l’artiste qui a fini par trouver sa voie, celle de la composition.
Et d’ajouter avec rare tension et une pointe d’amertume en regrettant l’ancien temps: «Je suis passionné du tunisien plus que de l’oriental. J’ai un faible pour le mode tunisien.  Feu Hamadi Béji m’a écrit un jour «Nadani âlal bôod ghramek» que j’ai composé dans le mode Raml. Et c’est Chedli Hajji qui l’a chanté. Et oui Chedli Hajji, un vrai chanteur de chez nous, comme tant d’autres qui ne trouvent plus leur place dans le paysage investi par des pseudo stars du Liban et que nos chaînes de télévision ne cessent de promouvoir. Nous sommes comme Qendil (lampadaire) Beb M’nara qui met ses projecteurs sur les autres alors que les siens sont dans l’obscurité. Nos poètes aussi ont quelque chose à se reprocher. Ils n’écrivent plus. On voit des centaines de poètes mais pas une vraie poésie. Nous manquons de plus en plus de créativité. Nous sommes tombés dans la répétitivité. Ce fut un temps merveilleux, celui de Habib Mahnouch, de Abdelhamid Khraief. Et de se consoler : «à l’époque j’avais  un orchestre de 5 personnes dont Hajji. J’ai appris plus tard qu’ils ont participé au concours de malouf avec ma partition sans que j’en sois informé et ils ont eu le 1er prix. Ceci m’a satisfait et mis la puce à l’oreille pour mélanger les musiques sans toucher à l’âme, à la mélodie, et surtout au rythme et c’est avec toute une génération que nous avons fait du bon travail. Aujourd’hui, on fait n’importe quoi et les mélanges ne prennent pas. C’est du charabia et les notes tunisiennes sont noyées dans un bruit assourdissant. Cette époque-là était en effet la réconciliation du public tunisien avec sa musique. Une période dorée, peuplée de stars montantes qui se sont relayées pour porter le flambeau du succès des années écoulées. Puis c’est la dégringolade. Pour des raisons personnelles, je me suis retiré du paysage. Je gagne ma vie comme ci, comme ça dans mon conservatoire et j’ai la paix. Les autres ! Les uns ont démissionné de leur rôle, les autres comme moi ne se retrouvant plus, se sont éclipsés».


La solution ?
Et Shabou de continuer : «On a perdu en cours de route notre identité et nous voilà presque au bord du gouffre. Notre musique agonise. On est à côté de la plaque. Je lance ici un cri d’alarme. Aidons la musique tunisienne et unissons-nous, médias, gouvernement, poètes, musiciens et chanteurs pour la bonne cause ! Et pas pour réfléchir dans une Consultation nationale qu’on range dans des tiroirs. Si tout le monde exécutait à la lettre ce que le Président ordonne à chaque fois, notre musique serait nettement meilleure».
A voir l’état de la musique de son pays, l’homme a préféré être en retrait de ce monde qui n’est plus le sien. De s’occuper seulement de ses élèves au conservatoire, de gagner sa vie comme il l’entend et de… se taire. Mais jusqu’à quand ? Serait-il lui aussi démissionnaire comme le sont plusieurs du domaine, qui ont fini par baisser les bras et… disposer ? L’homme est furieux et n’aime pas trop en parler.  Mais il suffit de le  mettre en confiance, de gratter un peu dans sa mémoire et d’insister un peu pour qu’il se déchaîne. Puis, il est impossible de l’arrêter. Car il se sent lui aussi impliqué et il l’a fait savoir, il y a sept ou huit ans, dans un rapport au ministère.  Et jusqu’à nos jours, point de réponse à ses propositions.  

Z. ABID 

Sur son carnet intime

Ce qu’il aime 
- Chanteur ?
Edith Piaf et Salah Abdelhay
- Compositeur ?
Sayed Derouiche
- Une ville ?
Los Angeles
- Un livre ?
Le Mur de Sartre
- Une devise ?
Prendre la vie comme elle est et avoir la paix intérieure
- Un plat ?
Madfouna

Bio express

- A 13 ans, il joue aux côtés des grands. Avec notamment Ridha Kalaï et Noureddine Kharroubi.
- Professeur de musique au conservatoire et au lycée de Grombalia.
- En 1977, à l’orchestre de la municipalité de Tunis sous la houlette du maestro Mohamed Garfi.
- Création en 1987 de son premier groupe.
- Premier gala couronné de succès : 6 juillet Carthage 1987. 
- En 1982-83, un des fondateurs de la Troupe nationale de Musique.
- En 1993, l’ouverture de  son propre conservatoire de musique.
- En 2001, chargé du festival de la Chanson tunisienne.
- Outre la musique de films, de générique de feuilletons et autres d’animation avec notamment l’animateur feu Khattab, une corbeille de compositions chantées par Monia Bjaoui, Thouraya Abid, Najet Attia… et bon nombre de mouachahat.  




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com