Un homme, un film : “Le goût de la cerise” de Abbas Kiarostami : Tout le cinéma iranien dans un film





Dans les années 90, le cinéma iranien accède au marché mondial, tandis que le gouvernement relâche un peu son contrôle sur la culture populaire. 
Sous ses divers régimes autoritaires, l’Iran n’a encore produit que peu de films remarquables, lorsque dans les années 60, une partie de la production commence à être programmée à l’étranger.  Parmi ceux-ci La Vache (1968) de Dariush Mehrjui, à propos d’un fermier qui, à la mort de sa bête bien-aimée, unique source de lait du village, sombre dans la folie en se prenant pour elle. Cette minutieuse observation des paysans et de leur mode de vie présage de la production à venir. Après la révolution islamique de 1979, le cinéma est banni car porteur de valeurs occidentales. Néanmoins, en 1983 est instituée une Fondation du cinéma, destinée à aider les films prônant “des valeurs islamiques”.  Libérés des fardeaux du passé, de nouveaux réalisateurs comme Mohsen Makhmalbaf ou Abbas Kiarostami présentent des œuvres remarquables. Citons encore Jafar Panahi, Majid Majidi, Marziech Meshkini, Babak Payami et la fille de Mohsen, l’extraordinaire Samira Makhmalbaf qui, à 17 ans réalise La Pomme (1998), l’histoire (vraie) d’un collectif de Téhéranais s’insurgeant contre la séquestration de jumelles de onze ans par leur père. Malgré les restrictions imposées par le régime, le cinéma iranien (subtilement féministe) parvient par des voies détournées à dénoncer la condition humaine. 


La cerise renporte le palme (Cannes)
Un homme en voiture, quinquagénaire, probablement issu d’une classe sociale aisée et cultivée, accoste les jeunes hommes dans la rue ; des ouvriers de chantier, des militaires … il leur propose de l’argent en échange d’un service et se fait rabrouer à plusieurs reprises
Tous ces premiers plans fascinent tant ce qui s’y joue reste flou; que veut-il exactement ? Que veut cet homme dont on ne sait rien et jusqu’où Kiarostami peut-il l’accompagner sans rien nous dévoiler sur sa personne ? Au bout d’une vingtaine de minutes mystérieuses, le film consent à nous en dire plus; l’homme veut mourir et cherche celui qui voudra bien jeter quelques pelletées de terre sur sa dépouille.
Loin de rendre les choses plus claires, cette série entraîne une série d’autres questions supplémentaires; qui est cet homme au bout du rouleau ? Quelles sont ses raisons? Politiques? Personnelles? De tout cela, jusqu’au bout, on n’en saura rien.
Le film fut interdit en Iran, et pour cause, l’Iran que nous donne à voir Kiarostami est un miroir où tous les hommes sont enrégimentés, rien ne permet de distinguer les cours d’écoles des bases militaires, les ouvriers sans travail draguent ceux qui sont susceptibles de leur en offrir comme des prostituées sur le trottoir.
De Kiarostami, on ne connaissait qu’un sensualisme exacerbé, un goût pour la matière du monde, une aptitude à capter l’érotisme d’une femme sous un voile, à faire croire à la repousse d’une vie, et ce même après un terrible tremblement de terre.
Dans “Le goût de la cerise” rien qu’un soleil de plomb et des tonnes de poussière qui se déversent sur la terre.
Malgré cela, l’espoir subsiste; un taxidermiste turc tente de redonner au héros le goût de l’existence en lui vantant les biens faits de ce monde, et en premier lieu, le goût de la cerise.
La force évidente du film est d’affirmer que même dans un état campé sur quelques vérités ( politiques, religieuses) incontestables, il est permis de douter de tout, y compris de la plus commune des évidences qui voudrait que la vie vaille la peine d’être vécue.
Avec ce petit film d’une heure trente, à très peu de personnages, et au récit concis, l’art de Kiarostami atteint une totale plénitude. Il réussit ce que les plus grands écrivains ( Balzac, Tolstoi…) atteignent dans certaines nouvelles écrites entre deux grands romans ; condenser dans une forme brève et fulgurante , l’essentiel de son rapport au monde et la quintessence de son écriture   


M.W.M.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com