La lecture en Tunisie : On lit beaucoup par obligation, peu par plaisir





Pour beaucoup, plonger dans un livre, c’est aussi sortir un peu de soi, se glisser à travers  les lignes, découvrir les arcanes de l’écrit, s’y évader. Le temps d’une lecture.
Des romans, des nouvelles et des essais sur les étalages des librairies font leur méli-mélo de pensées. Chez nous la littérature abonde, mais ce sont les lecteurs qui font défaut. «La littérature est restée malgré les moyens qui s’offrent, l’apanage d’une élite», nous dit Monia Jalel, professeur principal à Tunis. Deux profils de lecteurs s’affichent, en effet : des lecteurs fidèles et d’autres occasionnels. Les premiers ont été dès leur tendre enfance familiarisés avec le livre, grâce à des parents ou plutôt un environnement familial qui leur a inculqué l’amour de la lecture. Les lecteurs occasionnels sont les jeunes lycéens qui ne s’adonnent à la lecture que par obligation. C’est d’ailleurs ce que confirme M. Adel, un bibliothécaire, responsable d’une bibliothèque municipale  à la rue Bab El Khadra, qui nous dit: «Ici les lecteurs viennent pour emprunter surtout des livres prescrits dans le programme de l’école. D’autres viennent  pour consulter des encyclopédies ou des dictionnaires divers pour se documenter sur  une recherche que le professeur leur a demandée. Et encore, car avec la vulgarisation du numérique l’information devient accessible sur un simple clic». Une stratégie nationale de motivation à la lecture est venue à la rescousse de nos bibliothèques désertées de ses fidèles lecteurs. On a constaté, en effet, que les élèves et les étudiants sont les principaux usagers de ces bibliothèques et que les cadres et les fonctionnaires n’ont pas dépassé les 5%. La moyenne de fréquentation de la bibliothèque publique par le citoyen n’a pas atteint une fois par an et la moyenne de lecture annuelle par le citoyen, un seul livre par an !


Encouragement à la lecture
Et pourtant l’encouragement à la lecture a toujours été un objectif dans notre système scolaire. On est bien conscient, en effet, que l’amour de la lecture s’acquiert depuis la plus tendre enfance et qu’il faut miser sur l’école pour familiariser les enfants avec le livre. A titre indicatif, rappelons que la bibliothèque pour enfants a été créée en 1959 et que depuis 1982, on a lancé des bibliothèques scolaires et une matière, la lecture, dans notre école. Quant aux bibliothèques publiques, elles ont été planifiées depuis la création du service des bibliothèques publiques en 1962, selon un réseau qui prend en considération le nombre d’habitants, le  nombre des écoles de chaque région. Sans oublier les manifestations qui incitent le citoyen à la lecture, rencontres avec des auteurs, journées nationales de la lecture publique, ou encore «l’été du livre», «la bibliothèque itinérante» et les spots qui incitent à la lecture dans les transports en commun, comme «Al Kitab zad el moussafir» organisée en partenariat avec les sociétés de transport terrestre et ferroviaire.
Mais il reste un domaine auquel on n’a pas eu recours, jusque-là : les technologies numériques et bien entendu l’Internet. Le livre électronique qui fait couler beaucoup d’encre et suscite beaucoup de tapage médiatique en Occident commence à peine à susciter l’intérêt des instances publiques dans notre pays. La lecture, la pratique issue du papier qui émigre vers l’écran, pourrait être un moyen formidable pour que nos jeunes accros de la Toile découvrent le plaisir de lire. Vaste programme.

Mona BEN GAMRA 

La première bibliothèque en Tunisie, 100 ans déjà…

Héritière des bibliothèques de l’Ifriqiya musulmane, la Bibliothèque nationale de Tunisie fut instituée durant le règne du bey Ali Pacha par le décret du 8 mars 1885. Elle fut initialement constituée de collections offertes par la Direction de l’Instruction Publique, auxquelles est venue s’ajouter la bibliothèque Charles Tissot, ancien Consul de France en Tunisie.
Sise au cœur de la Médina à proximité de la grande mosquée al Zaytouna, la bibliothèque connut son véritable démarrage en 1910 avec son transfert à souk Al-Attarine et la nomination d’un nouveau conservateur Louis Barbeau.
En 1956, au moment de l’indépendance, lorsque la bibliothèque prit la dénomination de Bibliothèque nationale de Tunisie, les ouvrages de langue  arabe n’excédaient  pas le sixième de l’ensemble du fonds. Avec la nomination de Othman Al Kaâk à la direction de l’institution, le fonds arabe connut un réel développement. 
Un décret présidentiel du 7 septembre 1967 permit le regroupement des manuscrits qui, jusqu’alors, étaient dispersés dans divers mausolées, mosquées et bibliothèques.
C’est en vertu de ce même décret, qu’en 1968 furent conservés, à la bibliothèque nationale, les fonds des bibliothèques  Al-Abdallya (XVIe siècle) et Al- Ahmadya (première moitié du XIXe siècle) qui constituaient jusqu’alors la fameuse bibliothèque de la Grande Mosquée Al Zaytouna.
En vertu du code de la presse de 1975, la bibliothèque a pu bénéficier  du dépôt légal de la production intellectuelle nationale.

Chiffres clés

- 9 est le nombre des bibliothèques publiques en 1962, le nombre est passé à 45 structures en 1972, à 115 en 1982 et à 261 en 1992.
- En 1993, la direction de la lecture publique a été créée pour veiller à concrétiser la politique de motivation à la lecture.
- On chiffrait à 4.137.413 le nombre d’usagers des bibliothèques en 1986, ce chiffre a atteint 7.145.264 en 2004.
- Le budget de ces bibliothèques est passé de 30.500 dinars en 1986 à 115.000 dinars en 2004.

Les révélations de M. Abdelaziz Belkhoja, directeur des éditions Apollonia

«Le Tunisien est un lecteur difficile qui veut qu’on lui écrive facile. Il se trouve que beaucoup d’écrivains cherchent à étaler leurs connaissances. On veut implicitement prouver aux Français et à soi-même qu’on écrit comme eux ! Des écrivains sont venus me dire qu’ils veulent être édités en France. Ils veulent séduire les Français, alors qu’ils n’ont pas conquis le marché tunisien. Le Tunisien n’accorde pas d’importance à la variété de l’écriture. Il veut qu’on lui parle de ses problèmes, de sa mentalité et de son environnement social voire même politique. Le lecteur tunisien réagit très vite et très bien vis-à-vis des choses qu’on aborde dans nos écrits. Ce sont les livres dont les sujets se rapportent à l’humour social et politique qui se vendent le plus. Un livre vendu à 2000 exemplaires par an est considéré pour nous comme un «best seller». Les livres qui ne marchent pas sont les biographies, à moins qu’on parle de héros. Le roman se vend bien. La bande dessinée, à caractère non historique, fictive reste très difficile à se faire connaître. Quant aux livres génériques sur l’histoire et la géographie en Tunisie, ils n’existent presque pas. La séance de dédicace n’est pas dans les mœurs tunisiennes, bien qu’elle aide à faire connaître les livres, car la publicité coûte cher. Il faut dire que le phénomène de bouche à oreille marche bien chez nous, et d’autre part que les communautés sont très étanches. Une fois cette communauté des élèves ou celle des profs ou encore d’autres corps de métiers investies, le livre retrouve beaucoup de succès».  

M.B.G.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com