Familles monoparentales : Lorsque le rôle parental se conjugue au singulier…





Pas facile d’assumer le rôle des deux parents quand on est seule. Des milliers de personnes veuves ou divorcées font pourtant face à cette dure réalité. On parle de famille monoparentale lorsqu’un enfant vit avec un seul de ses parents suite à une séparation ou parce que son autre parent est décédé. Dans les deux cas, l’on parle d’effritement familial. Parce que le modèle classique de la famille unie est normalement fait de deux parents et de leurs enfants. Une famille où tous les membres cohabitent pacifiquement sous un même toit dans le respect mutuel. Mais aujourd’hui, nombre de couples avec enfants n’arrivent plus à continuer leur vie commune. Ils se séparent ! D’autres perdent leur conjoint. L’enfant est donc non seulement confronté à la séparation, mais il doit aussi apprendre à vivre avec un seul de ses parents. Il se trouve, dans tous les cas de figure, pris en otage dans une situation qu’il peut juger injuste… Il se sentira tiraillé entre les deux parents. Ou encore comme un oisillon que l’on a amputé d’une aile. Généralement, il se révolte et accepte mal le nouveau statut monoparental. Il ne renonce pas à souhaiter la réconciliation de ses parents et continuera à espérer à recouvrer son légitime droit à une vie familiale sereine, unie et équilibrée. Et cela est aussi vrai même si le parent avec qui il vit, assure parfaitement bien son rôle. S’agissant d’une mère ou d’un père décédé, l’enfant n’aura certes pas à se sentir tiraillé parce qu’il sait pertinemment que nul ne peut rien contre la disparition de ce parent. Ce nonobstant, la perte de la mère ou du père reste aussi difficile à accepter. Mais, l’enfant finira par admettre que c’est ainsi, que ce n’est la faute de personne!


«Pas facile d’être mère et père à la fois»
Mme Ayda, B. 36 ans, mère de deux enfants, est divorcée depuis sept ans. La jeune dame galère pour se faire une place dans la société, pour imposer le respect et assurer à ses petits le maximum d’équilibre familial. "Lorsque le divorce a été prononcé, j’avais à peine 29 ans. Au départ, cela a été un grand soulagement. Je préférais de loin vivre seule avec mes petits que de continuer à leur imposer une vie pleine de tensions, de désaccords et marquée de sentiments haineux. Mes enfants se trouvaient toujours pris en otage dans des querelles d’adultes où ils n’ont aucune responsabilité. Mon ex-mari était alcoolique et violent. Il n’assumait pas son rôle d’époux et encore moins son rôle de père. Même mariée, j’étais obligée de subvenir seule aux besoins de mes petits. C’est moi qui assurais toutes les charges. Absolument toutes ! Sa présence avec nous ne nous apportait rien. C’était pour moi, une bouche de plus à nourrir ! Bref, notre vie de couple était un échec total. Il fallait que j’y mette fin pour mon bien et celui de mes petits. J’ai passé douze mois dans les tribunaux à essayer de prouver que nous avions, moi et les enfants, droit à une vie sereine. Entre temps, il ne nous laissait pas du tout tranquilles : harcèlement, menaces, injures… C’était infernal ! Mes enfants étaient totalement terrifiés à l’idée qu’il vienne les voir le dimanche. Il n’arrêtait pas de les envenimer avec ses attaques sans jamais prendre en considération qu’ils étaient des enfants, fragiles et qu’ils avaient le droit d’avoir une vie…normale ! Leur père n’acceptait pas cette séparation. Il utilise ses propres enfants comme moyen de garder le contact et de faire pression sur moi. Cela crée chez mes petits un conflit de loyauté envers leur père qui joue le rôle de la victime injustement " délaissé ", même s’il a été un très mauvais conjoint et parent… Mais je n’avais ni la force ni les moyens de le traîner encore devant la justice tellement cela s’avère long, coûteux et intarissable. Bref, à 29 ans, j’avais une fille de 4 ans et un garçon de 2 ans à élever toute seule. J’habite chez mes parents et j’ai aussi la charge de m’occuper de ma mère malade. Le tribunal m’a accordé 100 dinars comme pension alimentaire ! Une infime somme qui ne couvre même pas le dixième des frais des enfants. Je fais en sorte de bien les éduquer et je tiens à ce qu’ils ne manquent de rien, plus que je ne tiens à la prunelle de mes yeux. Dieu merci, ils sont tous deux très brillants et très bien élevés. Et c’est ma plus grande consolation. Toutefois, entre mes responsabilités professionnelles, la maladie de ma mère et mon rôle de maman, j’arrive à peine à tenir. Heureusement que je n’ai pas de problèmes avec mes petits. Tant qu’il n’y a pas d’agressions externes, nous arrivons à être heureux. C’est lorsque mon ex-mari s’en mêle que les choses se compliquent… Ce que je veux toutefois signaler, c’est que c’est le regard de la société qui m’épuise. On accepte toujours mal le statut d’une mère seule dans une société patriarcale comme la nôtre. J’ai tant souffert des regards masculins, qui me regardent comme une proie facile. Je bataille pour imposer le respect et pour avoir la paix…", confie-t-elle.


"Impossible de me remarier"
M. Lotfi. M. 48 ans, vit seul avec ses deux filles depuis plus de quatre ans. Après le décès de son épouse, il s’est retrouvé dans une situation quasi chaotique… "J’ai deux adolescentes à gérer seul. Dieu seul sait combien cela est difficile… Lorsque feu mon épouse est décédée j’ai dû demander à mes belles-sœurs de m’apprendre certaines choses…"féminines" J’ai appris à faire la cuisine, à coiffer les cheveux, à faire les courses… enfin les choses que ma femme assurait sans aucune peine ! Mais au bout de deux ans, je n’y arrivais plus. J’ai donc songé à me remarier, histoire de trouver quelqu’un pour m’aider. Mais, en pleine période de rébellion adolescente, mes filles n’ont pas du tout accepté. La femme que j’ai choisie était leur victime idéale ! Elles n’arrêtaient pas de la mener par le bout du nez en dépit de ses efforts pour les approcher. Cela a retenti sur leur scolarité et leur moral. J’ai donc dû y renoncer. Pour rien au monde, je ne causerai du tort à mes filles ! J’ai fini par accepter le statut de père célibataire ! Mais ceci est difficile à gérer surtout que leurs deux grands-mères sont mortes et que je n’ai pas de sœur ! Aujourd’hui, on fait tout à trois. Mes filles sont devenues autonomes et elles ont appris à cuisiner. Aujourd’hui, ce sont elles qui me gâtent. Elles font le ménage, repassent, font la cuisine et on sort de temps en temps pour nous divertir", dit-il.
Décès ou divorce cela cause un bouleversement ! Le trouble est encore plus marquant chez les adolescents en pleine période de mutation. Quoiqu’un père ou une mère fasse, il lui est impossible de remplacer l’autre…

Abir CHEMLI

Chiffres-clefs

* 4695 séparations en été enregistrées en 1960, contre 9127 en 1998.
*  En 2005, ces chiffres ont atteint
11 576 divorces contre 70 000 mariages.
* 12557 cas de divorce ont été enregistrés en Tunisie, en 2006
* La Tunisie a le quatrième taux de divorce le plus élevé dans le monde
* Le Grand Tunis et le Centre-Est accaparaient le taux le plus élevé de divorce, soit 65,2% en 2007
* le nombre des familles Tunisiennes est de 2400 000
* 80 % des femmes divorcées élèvent seules leurs enfants
* En 2000, 70% des femmes divorcées, ne percevaient par mois, que 100 dinars et moins comme pension alimentaire
* 30% ne perçoivent que 20 à 50 dinars par mois !
* Environ une famille sur huit est monoparentale
* 25% des enfants du divorce ne voient plus jamais leur père

L’avis du spécialiste : "Il faut qu’il y ait un après-divorce à l’amiable !"

Imed Regaïeg, psychiatre, donne son avis sur les familles monoparentales. "Je dois d’abord dire qu’il n’y a pas de grandes séquelles sur les enfants lorsqu’il s’agit d’un décès parental. Surtout si toute la famille est là pour le soutenir. En revanche ce sont les enfants du divorce qui peuvent être confrontés à des problèmes parce qu’ils se sentiront tiraillés entre le père et la mère. Cela risque de se répercuter négativement sur leur équilibre psychique. Les enfants ont besoin de deux modèles d’identification pour se construire. Et comme la majorité des enfants du divorce vivent avec leur mère, ils manquent de modèle masculin. Toutefois, il faut savoir que même lorsque l’un des deux parents est peu ou pas présent, il ne laisse pas pour autant un creux dans la construction identitaire de son enfant. Le monde extérieur est là pour abreuver l’enfant de modèles masculins. L’enfant n’a pas vraiment besoin d’une présence physique, il a besoin d’un père symbolique pour sa structuration. Il peut s’agir du grand-père, d’un oncle ou même d’un ami! Et ce qui nourrit l’image du père, c’est bien sûr la façon dont la mère le fait exister sur le plan symbolique. La plus grande difficulté, c’est que le parent absent soit sans cesse blâmé dans le discours de l’autre à la suite d’une séparation conflictuelle. Il faut essayer de ne pas déprécier son père ou sa mère devant lui. Parce que dévaloriser celui qui l’a procréé, c’est dévaloriser l’enfant lui-même. Il ne faut pas non plus faire comme si son père ou sa mère n’avait jamais existé. Ce serait comme si l’on niait la moitié de ses racines ! Aucun des deux parents ne doit culpabiliser son enfant ou le monter contre son père ou sa mère. En ce qui concerne la mère divorcée et qui a la garde des enfants, elle doit apprendre à gérer son nouveau statut sans changer pour satisfaire la société ! C’est à la société de changer son regard négatif envers la femme divorcée et de passer outre la stigmatisation ! Ce que je tiens toutefois à dire, c’est que plusieurs femmes culpabilisent parce qu’elles ont " privé " leurs enfants de leurs père. Or, un enfant vit beaucoup mieux avec un seul parent que dans une atmosphère de mésentente importante ! Le divorce est parfois inévitable, voire bénéfique pour l’enfant ! Mais il faut que les deux parents aient un après-divorce à l’amiable. Il ne faut pas qu’il y ait rancune de part et d’autre. Le divorce est déjà consommé et il faut que les deux parents le comprennent, le digèrent et l’acceptent. Ils doivent penser au bien-être de leurs enfants pour que ces membres vivent dans la légalité. Le père doit assumer ses responsabilités et subventionner matériellement ses enfants».


A.C.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com