Leyla Khaïat, le don d’hyperactivité





Rien ne prédestinait cette férue des Belles lettres françaises, de la philosophie du 19e siècle et du débat universel sur l’islam à s’immerger dans le monde de l’entreprise… Rien, sauf le sens du devoir ; celui de préserver le groupe familial. Mais voilà que, d’une obligation, Mme Khaïat est manifestement passée à une vocation hyperactive qui a dépassé le domaine économique pour s’étendre au politique et au syndical.
La soixantaine passée et déjà grand-mère mais débordante d’activité pour faire face à ses innombrables obligations. Au sein de son groupe, dans diverses institutions politiques, dans l’UTICA, dans des organisations arabes prestigieuses… l’agenda de Mme Khaïat déborde de rendez-vous en Tunisie et à l’étranger. Pourtant, elle est invariablement sereine et souriante. La diversité et l’hyperactivité, elle connait !
Dès ses débuts, ses études primaires et secondaires ont été ventilées à l’extrême ; à Gabès, Gafsa, Sbeitla, le Kef…, c’est-à-dire les lieux où son père occupa successivement le poste de Gouverneur. Puis elle passa par l’expérience de l’internat dans un établissement privé à Tunis.
Pour clôturer cette première période, elle a été mariée l’année du Bac, à 18 ans, et ce n’est que lors de la seconde année de son mariage qu’elle le passa pour l’obtenir avec la mention très bien. Elle entame ensuite ses études supérieures à la Faculté de Tunis en Lettres françaises option théâtre. Entre-temps, elle eut une interruption d’une année pour avoir son premier enfant (elle en a aujourd’hui trois et est grand-mère).


Un passage difficile des Lettres à l’entreprise !
Mme Khaïat entame sa carrière professionnelle en 1974 où elle devient enseignante au lycée Khaznadar (elle enseignera également au lycée de l’Ariana et de Menzah 6). Elle a ensuite entamé un travail de recherche sur la vision des philosophes du 18e siècle sur l’islam. ‘’On y sent d’ailleurs, exactement comme aujourd’hui, une sorte d’attraction/répulsion pour notre religion et notre monde’’, souligne-t-elle.
Et puis, c’est le revirement total : ‘’J’ai dû interrompre la recherche et l’enseignement car mon époux était gravement malade. J’ai dû faire un choix: abandonner ce à quoi je me destinais et prendre en main le groupe d’entreprises créé par mon mari dans le domaine du textile et du commerce. Un passage difficile !’’, se rappelle-t-elle.
Pourtant, le monde de l’entreprise ne lui était pas totalement étranger. Son mari lui parlait beaucoup de son travail et elle avait sa propre expérience économique avec une boutique pour enfants en parallèle de son travail d’enseignante.
Bien sûr, tout cela n’était pas assez pour diriger un groupe d’entreprises. Et puis, quand elle a pris les rênes, ‘’c’était en 1986; une période assez tumultueuse compliquée par le fait qu’une femme qui dirigeait une entreprise n’était pas reconnue comme telle et était même décriée par certains esprits obscurantistes qui ne savaient apparemment pas que la première femme chef d’entreprise n’était autre que essayyida Khadija Bint Khouwaïlid, l’épouse du prophète ! J’ai essayé de discuter avec ces gens mais ils étaient irrémédiablement irréductibles.’’
Et la voilà complètement immergée dans son groupe d’entreprises avec de très longues journées de travail qui commencent à 7h du matin pour se terminer quatorze, voire seize heures plus tard ; au-delà de 23h. Pour s’en sortir, elle a suivi des cours de finance et de gestion et puis elle a été soutenue par certains membres de son Conseil d’administration qui l’ont beaucoup aidée.


Le goût du risque… calculé !
‘’Je suis d’un tempérament auquel les difficultés donnent des ailes’’, dit-elle. Après ces débuts, Mme Khaïat commence à s’organiser. Elle lance un audit pour toutes les entreprises de son groupe, procède à des fusions, acquiert du nouveau matériel, commence à faire de nombreux voyages pour aller négocier les prix des matières premières sur place… La préférence de Mme Khaïat allait à la fabrication (au sein de la SOCOTEX) plutôt qu’au commerce car cela lui permettait de créer et d’innover…
Dans son ordre de valeurs, elle estime qu’il est important de souligner que nous avons connu deux décennies d’encouragement exceptionnel pour les entreprises. Période au cours de laquelle, précisément en 1990, une nouvelle structure a vu le jour pour honorer et encadrer les femmes entrepreneurs : la Chambre des femmes chefs d’entreprise, créée par l’UTICA. ‘’C’est la résultante d’une volonté politique vigoureuse et stimulante pour associer les femmes à la démarche de la Tunisie moderne. Avant cela et malgré toutes les bonnes volontés, il y avait d’innombrables entraves, à commencer par les lenteurs de l’administration qui font aujourd’hui partie de l’histoire avec les pratiques nouvelles du guichet unique…’’
Un parcours très particulier et une expérience multiple très riche. Alors, des conseils pour les jeunes qui sont tentés par la création d’entreprise ? Mme Khaïat nous répond comme quelqu’un qui réfléchirait à voix haute : ‘’Ce qui me vient à l’esprit, c’est que malheureusement, beaucoup de ces jeunes ne sont pas armés pour travailler dans le secteur privé. Mon propre exemple est édifiant. J’étais femme de Lettres et je suis devenue chef d’entreprise. Aujourd’hui, avec tous ces instruments et ces encouragements, il faut juste une idée… Les TIC sont un gisement immense de réussite, le secteur de la Santé est également très porteur… Et puis, il faut croire en soi, avoir l’esprit d’initiative, le goût du risque… calculé ! Surtout de la patience. On ne baisse pas les bras à la première difficulté. Pour les Américains, un premier échec est en vérité un stimulant pour un autre projet. Pour leurs banques, c’est plutôt une garantie de réussite car, désormais, on sait !’’

Manoubi AKROUT
manoubi.akrout@planet.tn

Bio express

* 1947: Naissance à Tunis
* 1974 : devient enseignante au lycée Khaznadar 
* 1993: Décorée par le Chef de l’Etat 
* 1995: Membre du Bureau exécutif de l’UTICA, parallèlement à la Chambre des femmes chefs d’entreprise
* 1998: Présidente de l’Organisation mondiale des femmes chefs d’entreprise
* 1999: Création du Conseil des femmes chefs d’entreprise arabes
* 2000: Perte de son père auquel elle était particulièrement attachée
* 2005: Elue à la Chambre des Conseillers
* 2006: Vice-présidente de l’UTICA




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com