Surendettement des ménages : Les clignotants passent à l’orange !





De l’appartement à la voiture, en passant par la TV et le téléphone portable, les Tunisiens n’hésitent plus à s’endetter pour satisfaire leurs besoins et leurs envies les plus folles. Un nouveau mode de vie à haut risque pour la stabilité des foyers.
Mohamed est ingénieur informaticien dans une entreprise privée. Il y a cinq ans, il a convolé en justes noces. Et comme il ne roulait pas sur de l’or, il a dû contracter un crédit auprès de sa banque pour satisfaire les envies de sa belle-famille qui s’attachait à ce que la cérémonie de mariage soit inoubliable rien que pour impressionner son entourage. "Nous voulons un mariage dix fois meilleur que celui de "Oueld flen" (le fils d’un tel)", lui avait clairement signifié, alors, son beau-père. La facture de la seule cérémonie du mariage s’est ainsi élevée à plus de 18 mille dinars. Deux années plus tard et alors que le remboursement du premier crédit "siphonnait" encore une bonne partie de son salaire, il a dû céder aux pressions de sa dulcinée pour  acheter un appartement de 140 m2 à la Cité Ennasr. Encore à crédit bien sûr. Fin 2007, son épouse s’est offert une voiture. Une Ford  Fiesta flambant neuve acquise moyennant un prêt qu’elle a obtenu auprès de sa banque. Avant la naissance de son premier enfant, le jeune couple a dû contracter un nouveau crédit de 3000 dinars  auprès de la Caisse Nationale de Sécurité  Sociale. C’était le seul moyen pour couvrir les frais d’accouchement dans une clinique cotée et l’achat de nouveaux vêtements pour le poupon.
A première vue, la jeune famille a tout pour être heureuse. Elle suscite même  la jalousie de certains voisins. Beaucoup parmi les collègues de l’ingénieur trentenaire lui enviaient sa résidence haut standing, acquise à près de 180 mille dinars et sa voiture rutilante. Mais ce n’était que l’arbre qui cachait la forêt. La vie de cette famille relève d’un confort de façade. Une vie à crédit. Pire, les ambitions démesurées des deux époux a fait de leur vie un feuilleton de tension. L’un reprochant à l'autre d'être trop dépensier. "On ne sait même plus comment s'en sortir pour  régler les factures salées à la fin du mois. Aujourd’hui, c’est ma femme qui demande le divorce", lâche Mohamed, avec beaucoup d’amertume. Ce jeune couple déstabilisé est l’illustration parfaite des ravages de l‘endettement excessif au niveau des ménages tunisiens.


Facilité d’accès au crédit
Encouragés par une offre pléthorique de la part des banques et des commerces spécialisés dans la vente à tempérament, les Tunisiens ne résistent plus aux tentations les plus démesurées. Nos concitoyens, qui adoptent un mode de consommation proche de celui des pays développés, recourent aux crédits pour constituer leur patrimoine et même pour couvrir leurs dépenses courantes. De l’appartement à la voiture, en passant par les équipements électroménagers et même le financement des études des enfants et les voyages à l’étranger, tout peut être acheté à crédit.  Contracter un ou plusieurs prêts, tous genres confondus, est désormais chose aisée. Même si les banques ont été sommées par la Banque Centrale de Tunisie (BCT) de limiter la capacité d’emprunt limité à hauteur de 40% des revenus mensuels du demandeur du crédit, les Tunisiens ont plusieurs tours dans leur sac pour contourner ces  règles prudentielles adoptées dans la perspective d’une adhésion à l’Accord de Bâle II sur la gestion du risque du crédit à l’horizon 2010. "Il suffit de recourir aux commerces proposant la vente à tempérament ou encore de contracter des crédits auprès de plusieurs établissements (banques, leasing, caisses sociales, mutuelles) au même moment", précise Saber, un habitué de ces procédés.


Le logement en tête de liste
Selon les chiffres de la Centrale des crédits à la Banque Centrale de Tunisie, le volume des crédits accordés aux particuliers auprès des banques a totalisé près de 8 milliards de dinars, en progression d’environ 20%.
65,2% du volume total des crédits ont servi à acquérir des logements neufs et à financer des extensions d’anciens logements. Les crédits à la consommation représentent 31,10% du volume total des prêts.
Faute d’une base de données qui couvre tous les établissements pouvant servir des crédits aux particuliers, ces statistiques ne représentent, en réalité, que la partie visible de l’iceberg, selon une employée chargée de la clientèle dans une banque privée. C’est que les crédits fournisseurs (vente à tempérament) explosent. "Ce type de vente démocratisée au début des années 2000 par l'ancien géant de la distribution Batam, qui a fini par déposer bilan, a plus que jamais le vent en poupe", assure Adel, gérant d’un magasin spécialisé dans la ventre des produits électroménagers. De même, les prêts accordés par les caisses sociales, les mutuelles et les fonds sociaux au niveau de plusieurs sociétés ne sont pas comptabilisés dans la rubrique des ratios d’endettement des ménages tunisiens. A cela s’ajoutent, bien évidemment, les avances sur salaire et les emprunts auprès de la famille ou des amis.


Conséquences désastreuses
Quoi qu’il en soit, l’endettement des ménages prend de plus en plus des proportions inquiétantes. De nombreux  ménages, qui usent et abusent des prêts pour satisfaire leurs besoins et parfois leurs envies  les plus folles en ces temps de poussées inflationnistes, découvrent de plus en plus les conséquences désastreuses du surendettement. Selon le sociologue Belaid Oulad Abdallah, les problèmes économiques seraient à l’origine du quart des cas de divorces en Tunisie. Plusieurs pères de famille se sont également trouvés derrière les barreaux suite au non-paiement d’un crédit.
Compte tenu de ces effets néfastes de la facilité d’accès au crédit, de nombreux experts pensent que la cote d’alerte est déjà atteinte. Ils  plaident pour une législation contre "l’abus du crédit" comme c’est le cas dans plusieurs pays, dont la France. A défaut d’une législation plus rigoureuse, c’est la stabilité des ménages qui se trouve menacée. Mais, ce sont aussi  les établissements de crédit qui risquent de prendre les impayés en pleine tronche dans les années à venir….

Walid KHEFIFI

800 mille ménages endettés

Le nombre des ménages endettés est  passé de 500.000 personnes en 2003 à plus de 800,000 en 2008, selon des estimations réalisées à partir de données recueillies auprès des banques. Un record.

Chiffres-clés

Selon  l'Institut National des Statistiques (INS), la moyenne des dépenses annuelles par personne a atteint 1820 dinars en 2005 contre 1329 en 2000. Cela représente des dépenses par ménage de 8.211 dinars en 2008.Les familles tunisiennes dépensent ainsi leurs revenus: 34,8 %  pour l'alimentation, 22,8 % pour l'habitat, 8,8 % pour l'habillement, 10,3 % pour l'hygiène et les soins, 10,7 % pour le transport, 3,7 % pour les télécommunications, 2,8 % pour l'enseignement et 5,6 % pour la culture et les loisirs. Les chiffres de l'INS montrent également que 20 %  des ménages possèdent des voitures, 30 % possèdent le téléphone fixe et 95 % possèdent un téléviseur.

Les usuriers se multiplient

Le respect de la capacité d’emprunt (40% du salaire)  imposée par les banques à leurs clients conduisent certains ménages à se tourner vers des modes de financement "parallèles". Et là, ce sont les usuriers qui proposent leurs services aux personnes ayant essuyé un refus de la part de leurs banques, en l’absence de sociétés spécialisées dans le crédit à la consommation comme Cetelem  en France ou encore Taslif au Maroc. "J'ai été abordé dans une banque par un usurier qui m'a proposé de me faire un crédit  en échange de chèques de garantie  et d’une commission de 15%", confie un fonctionnaire. Un taux prohibitif qui ne décourage pas plusieurs ménages.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com