Rencontre avec le Pr Hichem Aouina, Service de Pneumologie (Hôpital Charles Nicolle,Tunis) : Il n’existe pas de médicament «miracle» pour arrêter de fumer





Professeur de médecine à la Faculté de médecine de Tunis et spécialiste en pneumologie et aide au sevrage tabagique à l’hôpital Charles Nicolle de Tunis, le Pr. Aouina est vice-président de la Société Tunisienne des Maladies Respiratoires. Il est également le Coordinateur du groupe de travail ‘’tabac’’ de la STMR, membre de la Commission nationale de lutte contre le tabagisme, ainsi que de la sous-commission de l’aide au sevrage tabagique
Le Pr. Aouina est expert et Reviewer de la revue Respiratory Medecine et de la revue Journal of Pediatric Infectious Diseases. Membre de l’unité de recherche franco-tunisienne ‘’Cancer du poumon, tabac et facteurs génétiques en Tunisie’’ et de l’unité de recherche N° 14/00 (tuberculose et mycobactérioses atypiques). Il est également membre titulaire de nombreuses sociétés savantes aux niveaux national, maghrébin, arabe et international et il est auteur et co-auteur de nombreuses publications spécialisées. Interview.


Qu’est-ce que la nicotine et comment affecte-t-elle le cerveau ?
La nicotine tire son nom du diplomate français Jean Nicot. Ambassadeur à Lisbonne, au Portugal, qui fit découvrir le tabac à Catherine de Médicis, et le lui recommanda pour ses prétendus vertus apaisantes, ce qui provoqua le développement du tabac en Europe.
La nicotine est un alcaloïde contenu en grande concentration dans la feuille de tabac et représente plus de 5% du poids de la plante. C’est une substance toxique qui sert à protéger les plants de tabac contre les piqûres des insectes. Elle est utilisée notamment dans de nombreux insecticides pour son pouvoir neutralisant.
Composant essentiel de la cigarette, la nicotine procure une stimulation du système nerveux mais, par son action puissante et toxique sur l´organisme, elle peut conduire à une intoxication grave.
La nicotine provoque une augmentation de la pression sanguine et du rythme cardiaque, une libération d’adrénaline, et réduit l´appétit. Par une consommation excessive, la nicotine entraîne des nausées et vomissements pouvant entraîner la mort par paralysie respiratoire. L’effet de manque fait apparaître irritabilité, maux de tête et anxiété pouvant conduire à la dépression.
La nicotine qui se trouve dans la fumée de la cigarette présente une structure similaire à celle de l’un des neurotransmetteurs chimiques naturels du cerveau (l’acétylcholine). Elle atteint rapidement le cerveau en quelques secondes et se fixe sur les récepteurs _4_2 , donnant lieu à une libération de la dopamine ce qui donne les effets de récompense du tabac.


Comment devient-on dépendant du tabac ?
La principale substance responsable de la dépendance au tabac est la nicotine. Par son action sur le cerveau, elle engendre une dépendance physique, mais également psychologique, comportant plusieurs facettes (gestuelle, comportementale, sociale). Ces deux formes de dépendances sont très fortes : le pouvoir de la nicotine est aussi fort que celui de l’héroïne ou de la morphine, et l’usage du tabac a l'effet pervers de ne perturber que très peu la vie sociale, voire la facilite, ce qui ne motive pas vraiment à s’arrêter.
Dépendance physique
Lorsqu’elle est inhalée, la nicotine met environ 10 secondes pour arriver dans une région du cerveau liée au plaisir, où elle se fixe sur des cellules réceptrices. Une seule cigarette, sur laquelle un fumeur va tirer environ 15 fois, représente autant de «shoots» consécutifs de nicotine dans le cerveau. Chez un nouveau fumeur, sous une telle avalanche de nicotine, le cerveau se modifie paradoxalement : les récepteurs à la nicotine se multiplient et en même temps deviennent de moins en moins sensibles, ce qui entraîne un besoin croissant de nicotine. Après quelques années, ce phénomène se stabilise et le fumeur atteint sa «consommation de croisière», qu’il gardera en général toute sa vie… S'il arrête de fumer, les récepteurs ne disparaissent pas pour autant. Donc, en cas de rechute, le fumeur retrouvera rapidement son niveau de besoin de nicotine.
Dépendance psychologique
Lorsqu’elle arrive dans le cerveau, la nicotine entraîne la libération de dopamine, un neurotransmetteur que fabrique normalement le cerveau lorsque nous faisons des choses que nous aimons ou que nous vivons des situations agréables. La libération de cette substance peut, à elle seule, expliquer le bien-être ressenti par le fumeur et cette sensation sera encore accentuée si celui-ci s’accorde un moment de pause pour fumer sa cigarette et l’associe à d’autres choses agréables (une tasse de café, quelques minutes de lecture, etc.).
L’habitude (beaucoup de fumeurs allument systématiquement une cigarette dans certains lieux ou certaines circonstances), la gestuelle (le fait de fumer est bien souvent associé à une façon de se présenter et de se comporter en public) et les convenances sociales (on fume souvent en groupe, en famille, entre amis) joueront également un rôle important dans cette dépendance psychologique.
Lors du sevrage tabagique, le corps "réclame" sa dose de nicotine pour satisfaire cette sensation de bien-être : c'est le manque. La dépendance s'explique par des phénomènes purement biologiques. Pour autant, il ne faut pas négliger le rôle de l'environnement qui entoure le fumeur. Les gestes et les petites habitudes associés à la cigarette sont perçus par notre cerveau comme autant de signaux capables de provoquer une envie irrépressible de fumer.
L’une des plus grandes enquêtes sur le tabac (l’étude ‘’SUPPORT’’) vient d’être rendue publique. En quoi consiste-t-elle et quels en sont les principaux résultats ?
L’étude SUPPORT a été conçue pour donner un aperçu sur les attitudes des fumeurs à l’égard du tabagisme et de l’arrêt du tabac. C’est l’une des plus grandes enquêtes sur le tabagisme, réalisée au niveau international dans 7 pays auprès de 1422 fumeurs dans 7 pays (Tunisie, Algérie, Égypte, Maroc, Arabie Saoudite, Afrique du Sud et Émirats Arabes Unis) menée par le Bureau d’études international spécialiste dans le domaine de santé IMS Health.
Cette étude a permis de préciser que dans les pays du Maghreb et particulièrement en Tunisie, le fumeur passe environ 116 minutes par jour à fumer pour une consommation quotidienne moyenne de 18 cigarettes, ce qui correspond à environ un mois par an à fumer. La moyenne d’argent dépensé pour l’achat de cigarettes est de 48 Dollars US par mois, soit plus de 65 Dinars tunisiens.
La plupart fument par habitude (64%) et la majorité sont inquiets de l’effet de la cigarette sur la santé (83%) ; cette inquiétude correspond au principal facteur motivant les tentatives d’arrêt. La pression pour arrêter la cigarette vient surtout des proches (amis/ famille/ époux(se)/ partenaire) et plus d’un tiers des interrogés ont senti une pression de la part du médecin pour arrêter de fumer.
Plus de la moitié (57%) ont déjà essayé d’arrêter, en moyenne 3 – 4 fois. L’envie de fumer est la raison principale (68%) derrière un essai d’arrêt qui échoue 50% pensent que le tabagisme devrait être considéré comme une maladie et deux tiers de ceux-ci trouvent qu’il s’agit d’une dépendance.
Comme dans les autres pays, la volonté reste la méthode la plus utilisée pour arrêter de fumer. La connaissance des moyens médicamenteux reste très limitée (21% savent qu’il existe des médicaments sur ordonnance), et le recours à ces médicaments est encore plus faible. Les fumeurs sont en attente d’une plus grande implication des professionnels de la santé, surtout des médecins.
Existe-t-il un traitement efficace pour arrêter du fumer ?
La double dépendance physique et psycho-comportementale au tabac implique une prise en charge globale afin de réussir un sevrage tabagique. Il n’existe pas de médicament «miracle» sur lequel le fumeur pourrait compter uniquement pour arrêter de fumer.
Toutefois, les traitements médicamenteux utilisés et validés pour l’aide au sevrage tabagique sont efficaces pour aider le fumeur à vaincre sa dépendance physique. Ainsi, des produits comme les substituts nicotiniques ou la Varenicline, disponibles en Tunisie, arrivent à multiplier par deux, voire par trois pour la Varenicline les chances d’arrêt du tabac.
Un sevrage réussi doit passer obligatoirement par un soutien psychologique et un changement des comportements liés au fait de fumer une cigarette ou encore plus une chicha.
L’aide au sevrage tabagique nécessitera l’intervention d’un professionnel de la santé en cas de dépendance moyenne ou forte.
Quel est l’engagement de la Tunisie à l’application de la politique ‘’MPOWER’’ de l’OMS ?
La Tunisie dispose depuis plusieurs années d’une stratégie nationale de lutte contre le fléau du tabagisme en adhérant en même temps pleinement aux recommandations de l’OMS. Nous assistons aujourd’hui à un renforcement important de cette stratégie après la décision du Président de la République de faire de l’année actuelle une année de lutte contre le tabac.
La stratégie actuelle est en parfaite harmonie avec les six points de la politique «MPOWER » avec une interdiction totale de la publicité sur le tabac et du tabagisme dans les lieux publics, le développement d’études épidémiologiques pour suivre l’évolution de ce fléau dans le pays, l’intégration de l’aide au sevrage tabagique dans l’activité des médecins de première ligne, et l’augmentation du prix du tabac même si elle reste assez faible. Par ailleurs, la révision de la législation dans ce domaine prévoit l’obligation d’afficher sur une grande surface des paquets de cigarettes la mention «le tabac tue».


Manoubi AKROUT




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com