Le câble de la Croisette : Une Palme à la Palestine





Férid Boughedir, tout de blanc vêtu, s’excuse de ne pas être un peu plus présent sur le pavillon tunisien, le jury du court métrage dont il est l’un des principaux protagonistes, lui prend tout son temps. Quel beau gâchis ! On le croirait presque, mais il ne va quand même pas rechigner ce cadeau ? Au contraire, il dit être super content, le prestigieux Magestic où il crèche (excusez du peu) est à deux pas du Village international sis le pavillon tunisien.
Pendant que notre Boughedir et ses potes du jury veillent scrupuleusement à la destinée du cinéma international en essayant de repérer "l’herbe folle" comme dirait Alain Resnais, le futur prodigieux cinéaste qui se cache dans les sillons de la compète des courts, les confrères cinéastes tunisiens de Férid, eux sont peinards dans leur pavillon donnant droit sur la mer. Entre deux jus de fruit et une bronzette sous le soleil généreux de la Riviera, ils scrutent la perle rare.
Au syndicat des producteurs, ils sont nombreux les réalisateurs sans film pour prêter main forte et exposer aux éventuels producteurs de passage avec documents et affiche du désert à l’appui les avantages que peut procurer notre chère terre tunisienne, son soleil, sa mer et tous les autres sites ainsi que les services d’une main d’œuvre à bon prix. De bons plans qui coûtent à nos contribuables la bagatelle de 80 000 euros convertis en dinars cela revient à quelque chose comme 160 000 dinars.
D’autres pays arabes sans film digne de Cannes font pareil. La Jordanie, le Maroc, le Liban, Dubaï, les Emirats Arabes Unis exhibent à travers prospectus et affiches la nature et le désert. Heureusement, qu’Elia Suleiman avec son "The time that remains" (le temps qu’il reste), excellent film par ailleurs, en lice pour la Palme d’Or, et une nouvelle venue Cherine Daâbess avec "Amerika" programmé à la section la Quinzaine des réalisateurs, tous  deux palestiniens vivant aux Etats-Unis, sauvent la face des arabes.
Jouant chacun sur un registre différent, les deux cinéastes ont été fortement ovationnés à l’issue de la projection de leur film. Ce cinéma de l’exil a du pep et de la valeur ajoutée en terme de sens. "Confronter la réalité douloureuse en l’exprimant dans un cadre poétique" a dit en substance Elia Suleiman lors de la conférence de presse de son film. Tout un programme auquel son nouvel opus répond et de quelle manière.
Répétitif certes, "The time that remains" est un film personnel et intime, une chronique familiale nuancée et poétique en quatre épisodes sur fond historique brassant plusieurs époques de la Palestine (1948, 1970 et 1980) et dans lequel Elia Suleiman campe un rôle ainsi que sa vraie mère. Entrecoupé tantôt de plage de silence et d’autres de chansons arabes de Abdelwaheb, Najet Essaghira, Fairouz et d’autres, le film s’offre aux spectateurs comme une confidence, un poème à l’humour ravageur sur les palestiniens de Nazareth devenus une minorité.
Le réalisateur est allé fouiller dans les écrits de son père résistant et de sa propre vie pour mettre en lumière les siens et raconter sa propre douleur face à l’agonie de sa mère et par ricochet celle d’un peuple palestinien dont on oublie parfois la résistance. Une belle et forte musique intérieure qui mérite amplement une Palme.


Inès LAKHDAR




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com