Calligraphie : A fleur… de peau





La Maison de Culture Ibn Rachiq abrite, depuis le 8 juin, les récents travaux de l’artiste Salah Souaï Marzougui. Qui expose son lot de calligraphies sur cuir jusqu’au 20 du mois courant.
Il s’agit d’un bal d’expressions frappées d’une timide et douce musique à plusieurs textures, à moult variations. Pour cette exposition de l’année, Salah Souaï Marzougui n’a pas voulu distribuer des invitations et il n’a donné aucun signe sur ce qu’il propose de beau à l’espace culturel de l’avenue de Paris. Bizarre ! Pourquoi ? Réponse de l’artiste : «J’ai voulu que tout soit dans la spontanéité. Que les gens passent par l’espace et découvrent par eux-mêmes mon travail. Toucher les amoureux de l’art de cette façon est mieux que de le faire sur papier, avec des gants et du protocole», a-t-il dit sur une note plus ou moins convaincante. Mais enthousiaste. Il était entouré d’une foule de gens de son domaine. Hamadi Mezzi, le directeur de l’espace était aussi de la partie.
Que fait-il de différent des autres artistes ? «C’est mon option de toujours. Quand je me suis lancé dans les années 1980, j’ai choisi mon support. Celui de travailler sur la mémoire collective. Et c’est le «req» (cuir) qui me séduit le plus. Car la peau a été toujours porteuse de messages, d’idées. Elle reste ce témoignage officiel des temps reculés. Notamment de différents documents. Comme les contrats. Comme l’arrêt, en 1848, de toute forme d’esclavage. Comme aussi la division de l’héritage familial, les litiges autour des terres agricoles, autour des problèmes de l’eau et autres jugements et contrats de vente ou de cession de fonds. Quand j’ai choisi la calligraphie de nos ancêtres, c’est par passion. Car j’aime cette forme d’écriture qui dégage de l’art. C’est ce mouvement du trait, cette beauté, cette élégance du geste et pour moi, c’est comme un conte, une voix qui résonne du tréfonds de la mémoire», dit-il sur cet art qui lui colle à la peau.
Au total, trente-cinq morceaux de peau de bête, tannés et estampillés d’encre de Chine ou d’un autre liquide noir de charbon. A chaque bête, bien évidemment, sa taille, sa spécificité et aucune peau ne ressemble à une autre. C’est certes de la calligraphie, mais il nous est impossible d’en décrypter le contenu. Que veut dire l’auteur très exactement ? «C’est strictement esthétique. C’est cette poésie de la forme qui m’impressionne. C’est ce côté naturel de notre passage dans l’histoire qui me murmure des choses et des récits des peuples qui nous ont précédés», raconte-t-il tout en contemplant discrètement ses petits et grands formats, marron et tachés avec des pleins et des vides. Ici, chaque arcane cache son charme, son secret. Les uns sont emprisonnés dans des cadres. Les autres sont accrochés sur les cimaises du hall de l’espace, selon la forme naturelle de la peau.
Le kalam en expression libre
Comment est-il venu aux arts ? «J’ai eu ma maîtrise de Beaux-Arts à Paris et je suis rentré au pays après vingt ans. Ce que j’ai fait à mes débuts, c’était autre chose. Une autre expression avant l’art du kalam. C’était de la peinture sur toile. De l’acrylique. De la figuration plus que le figuratif», explique M. Marzougui, qui occupe actuellement un poste au ministère de la Culture et de la Sauvegarde du Patrimoine. Et qui trouve son bol d’oxygène dans l’art qu’il continue à exercer. «Quand je suis content, j’aime peindre ma joie. Quand je suis triste, je m’exprime dans mon art et je le dis à ma façon, selon ma sensibilité du jour et selon l’humour de l’instant. Ceci est mon bonheur et c’est ainsi que je chasse de mon être les soucis de la vie pour m’aérer l’esprit», ajoute-t-il sur un ton comme ci, comme ça.
Chaque œuvre de l’artiste raconte une chose. Sa chose qui esquisse la nostalgie. Une empreinte de notre histoire. L’histoire de la chasse et de la chasteté dite avec un brin de pudeur noyée dans un bain de vérité. Mais aussi avec quelques noirs et quelques blancs. Du théâtre en monologue qu’il a aussi pratiqué. Du chant cérémonial qu’il a orchestré dans un autre temps de sa vie. Pour l’artiste qui a déjà conçu l’ouverture de la Coupe d’Afrique en Tunisie en 1994 avec une tribu de corps dans une expression libre et libérée, il lui est impossible de vivre de son art. D’ailleurs, il n’y a même pas pensé. Il continue tout simplement à peindre, à déverser ses expressions… «Mes tableaux sont mes créatures bien aimées. C’est comme mes enfants. Il m’arrive souvent de les exposer, chez moi, en présence de mes propres enfants. Et je me contente de cette cérémonie strictement familiale. En fait, c’est mon seul héritage que je vais confier aux générations futures. Il y a des gens qui lèguent un olivier. Moi, je me contente de léguer une œuvre. Et c’est tout le bonheur que j’ai», souligne M. Marzougui. L’autre bonheur de notre artiste se trouve à Douz. Bien niché dans son village natal. L’enfant du désert a mis son art fertile dans quelques œuvres exposées en plein air. Les visiteurs du Sud croisent sans aucun doute sur leur passage à Chott al Jerid, quelques monuments portant sa griffe. De la sculpture sur une jarre géante. Une clé de symbole et une silhouette d’Eve. Le portrait de la dame qui porte dans ses tripes sans voile les principes de la vie. Ce sont ses propres principes.


Zohra ABID




Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com