Exclusif : Mellouli, le champion se confesse





Oussama Mellouli  est arrivé au sommet en combinant  l’aventure humaine, le plaisir et le travail. Le sport et son histoire ont leur hiérarchie. Celle-ci, à peu près admise par tous aujourd’hui et qui en termes de prestige, place les jeux olympiques en tête, la coupe du monde de football  ensuite et le tour de France sur la troisième marche du podium. C’est dire si une médaille d’or remportée aux  JO vaut à son bénéficiaire d’être connu, voire reconnu pour l’éternité, surtout en son pays. Seules les victoires obtenues dans l’une des épreuves emblématiques des jeux ont su graver le temps, celles remportées sur 1500m NL nagé  dans une ligne d’eau, permettent à leurs auteurs de rentrer dans la légende.
Voila pourquoi en s’imposant le 17 août 2008 à Pékin, Oussama Mellouli est entré dans un monde auquel a eu accès le seul Mohamed Gammoudi en 1968. Car, quelle que soit l’évolution de sa carrière, Mellouli a porté son nom à un palmarès où ceux de Hajos (premier champion olympique de l’histoire de la natation) , Salnikov , Perkins et Hackett  , autant dire quatre mythes ,ont été un jour inscrits. Maintenant que l’émotion et l’excitation sont retombées, le temps est venu de mieux juger l’immensité de l’exploit de Mellouli qui a réussi à planter le drapeau tunisien sur le mont Everest du sport en attendant de dépasser Gammoudi et ses 4 médailles d’or (1963-1967) sur le plan méditerranéen au soir du 1er juillet à Pescara (clôture des épreuves de natation) et plus tard sur le plan olympique à Londres en 2012.

* Cette journée historique du 17 août 2008 et votre sacre olympique, vous y pensez  toujours ?
A chaque fois que j’y pense j’ai un grand sourire qui se dessine sur mon visage. Bien sûr que j’y pense et je crois que j’y penserais toute ma vie. J’ai accompli un miracle dans le vrai sens du mot et je crois que je ne serais jamais en mesure d’oublier cela à moins de remporter un nouveau titre olympique à Londres 2012. Inchallah que ce jour là arrivera aussi.

* Vous avez fait déjà trois olympiades, quelles sont vos recommandations pour  que d’autres sportifs puissent suivre votre exemple ?
D’abord pour être franc, le fait d’être sélectionné par son pays pour aller aux J.O et vivre  au moins une fois dans sa vie d’athlète l’aventure Olympique représente déjà  une des plus grandes satisfactions dans la carrière de tout sportif. Le sport de haut niveau n’arrête pas  d’évoluer et les athlètes n’arrêtent pas de progresser et de s’acharner encore plus sur leur préparation, ce qui rend la tâche encore plus difficile. Le seul conseil que je puisse donner aux sportifs tunisiens qui rêvent d’accéder au podium olympique  serait de travailler, de faire des sacrifices et de toujours se dire quel que soit le résultat obtenu "je n’ai toujours rien accompli et je peux faire encore mieux".

* Quel  regard portez-vous sur votre saison hivernale 2008/2009 durant laquelle vous avez terminé pour la première fois numéro un  mondial  sur 200m et 400 m 4 nages?
Le circuit de la Coupe du Monde que j’ai enchaîné moins de deux mois après le titre olympique  était génial. Je me sentais comme si j’avais encore 16 ans  et je battais mes meilleurs temps durant chacune des sept étapes tout en se rapprochant parfois des records du monde. Je n’arrêtais pas de me surprendre moi-même et c’était vraiment une excellente expérience qui a lancé ma nouvelle saison sur de bons rails. Maintenant que j’apprends que j’ai achevé la saison en restant  numéro un mondial sur deux épreuves, c’est vraiment la cerise sur le gâteau. C’est vrai que c’est une première dans ma carrière. Maintenant, je suis tellement focalisé sur la saison estivale en me fixant d’autres objectifs que cette nouvelle restera au second plan pour l’instant.

* De cette coupe du monde FINA  que vous avez enchaînée après les JO, quels sont les moments forts qui vous ont le plus marqué ?
Tout le circuit, avec ses sept étapes à travers les cinq continents, m’a vraiment marqué. C’est le rêve de tout nageur d’accomplir l’ensemble du circuit et je l’ai fait. Mais, si j’avais à choisir des courses bien précises, je dirais mon 400 m NL à Berlin avec tous les supporters tunisiens qui étaient présents pour m’encourager en présence de notre ambassadeur. Il y a eu  aussi le 400 m 4 nages à Singapour où j’ai battu à la touche le Brésilien Thiago Pereira  avec une performance qui m’a vraiment surpris. J’ai été vraiment satisfait de moi-même durant ces deux épreuves.

* Les Jeux Méditerranéens à Pescara et les Mondiaux à Rome arrivent à grands pas. Comment    allez-vous les aborder et quel sera votre programme ?
Les JM de Tunis 2001 m’ont permis d’accéder à mon premier podium international. Donc entre les JM et moi, c’est vraiment une grande histoire d’amour si on peut dire. Je suis impatient de représenter la Tunisie dans cette échéance omnisports. Concernant les Mondiaux, c’est toujours un plaisir et une opportunité  pour moi de concurrencer les meilleurs nageurs au monde. Aujourd’hui, je ne suis plus un "outsider" mais le favori. Alors ce nouveau statut me motive encore plus à attaquer ces compétitions avec encore plus de hargne et envie de réussir.
Concernant mon programme, je ne suis pas encore certain de mes choix.  Je serais engagé dans plusieurs épreuves à Pescara et on va voir sur place ce que je vais nager. A Rome c’est une autre histoire mais je ferais  les épreuves de nage libre du 200 au 1500m.

* Au-delà des entraînements et des compétitions, vous avez modifié aujourd’hui votre manière ou approche d’aborder la natation ?
Oui tout à fait. Après  ma blessure au dos, j’ai changé pas mal de choses dans ma manière de travailler  tous les jours. La base reste toujours la même mais avec quelques modifications lors des exercices de musculation et au niveau de mes étirements. Je donne aussi beaucoup d’importance à mon régime alimentaire et je consulte un nutritionniste une fois toutes les deux semaines.

* Comment va votre dos et le suivi de vos  soins en comparaison avec la situation vécue surtout à Pékin (double hernie discale) ?
Malheureusement, la situation de mon dos ne s’est pas améliorée en comparaison avec Pékin. Je fais de mon mieux lors des séances de rééducation mais comme je pratique un sport avec des exercices répétitifs durant  5 heures par jour, la rééducation prend du temps pour faire son effet. C’est une blessure d’usure et une blessure très dure à guérir complètement. Heureusement par contre, j’ai appris à la gérer le mieux que je puisse faire avec mon staff médical avec au menu, plus d’étirement, du Yoga, beaucoup de massages et l’application de la méthode Pilates, un système d’exercice physique qui tient compte du rythme de la respiration pour renforcer les muscles faibles notamment de la colonne vertébrale .

* Malgré votre blessure, vous continuez à vous soumettre au travail de musculation ?
Oui tout à fait. J’ai repris le travail de musculation durant la seconde partie de la saison à compter du mois de mars. La musculation est une partie très importante de mon programme où j’essaie au maximum de renforcer les muscles de mon dos en plus de l’ensemble de mon organisme.

* Un commentaire sur vos récentes performances accomplies à Irvine en bassin olympique (Grand challenge et Janet Evans) ?
C’est juste des compétitions de préparation et de réglage. Bien sûr que je suis content de la manière avec laquelle j’ai géré mes courses surtout nager le 1500 m NL plus rapidement et plus tôt dans la saison que l’an dernier au même meeting Janet Evans mais le plus dur reste à faire.

* Vous avez eu affaire depuis janvier à Los Angeles  à un partenaire d’entraînement de grand  calibre, le Sud-coréen Park , champion olympique du 400m NL à Pékin. Vos impressions sur cet adversaire ?
Park est un nageur de grand talent. Je me suis entraîné  avec lui et j’ai appris à le connaître. Il a une vitesse de base extraordinaire pour un nageur de son âge. On a vécu des semaines intéressantes d’entraînement où on s’est vraiment donné à fond et même surpassé à chaque séance. J’en avais vraiment besoin. D’autant  que j’ai perdu depuis Pékin deux de mes "sparring partners" les plus valeureux, les Américains Jensen et Keller. Avec Park, on est certes de grands rivaux mais avant tout de grands amis maintenant.

* Un mot sur votre entraîneur Dave Salo et sa méthode d’entraînement en comparaison avec Mark Schubert et les autres coaches étrangers ?
Mon entraîneur a été reconnu dans le passé comme étant un grand entraîneur de sprint pour avoir produit des nageurs comme Lezak, Peirsol, Beard, Hardy… Mais il a aussi prouvé depuis Pékin 2008 et ma victoire sur 1500 m NL qu’il était également capable de former des nageurs en mesure  de gagner les JO dans la distance la plus longue du programme olympique. Son approche est complètement différente des autres entraîneurs. Au lieu  d’accumuler des km et du volume à l’entraînement, on cible des séries  et des répétitions plus courtes mais avec des intensités beaucoup plus élevées donc proches du rythme auquel je suis soumis en compétition internationale.

* En plus du soutien de l’Etat, les sponsors nationaux doivent aujourd’hui se bousculer pour vous soutenir davantage à attaquer la prochaine olympiade  2012 ?
Je suis vraiment reconnaissant au Président Ben Ali pour son soutien continu à ma carrière  et au département de la tutelle qui veille à ce que je sois dans des conditions optimales de préparation comparables à celles de mes concurrents. Il est clair que sans le soutien de mon pays, je ne serais jamais arrivé à ce niveau-ci. Pour ce qui est des sponsors du secteur économique.malheureusement les sociétés tunisiennes et les multinationales qui exercent chez nous  n’ont pas encore décidé de se lancer dans une aventure avec des projets pour accompagner ou inciter à de futurs succès  olympiques. Pourtant, j’ai fait mes preuves à Pékin . Pour le moment, ils se contentent de cibler le marché local en misant sur les sports collectifs. Maintenant, il faut dire aussi que tout cela est nouveau pour la Tunisie, car on ne possède même pas une agence de Marketing Sportif  ce qui montre que c’est un secteur complètement en retard. Je voudrais  saisir l’opportunité quand  même de remercier mon sponsor Hannibal Lease, une jeune et dynamique société de Leasing dirigée par M Hechmi Jilani qui m’a proposé à mon retour de Pékin, d’associer mon image à celle de sa société. M. Jilani et le groupe de Hannibal Lease ont su m’apporter le plus à ma préparation et je leur suis reconnaissant pour leur soutien et encouragement. Hannibal Lease étant la première société de mon futur groupe de sponsors. J’espère signer avec d’autres prochainement.

* Les jeunes nageurs tunisiens ne jurent que par vous et s’installent de plus en plus nombreux à l’étranger (5 de plus en 2009), quels conseils leur prodiguez-vous ?
Pour ceux qui ont fait ce choix là, il faut leur dire que la réussite n’est jamais garantie pour qu’ils soient encore plus déterminés à réussir. Quitter son pays et s’installer à l’étranger représente un très grand sacrifice. Alors il ne faut pas payer le prix de ce sacrifice sans obtenir de réelles satisfactions. Les nageurs qui veulent partir à l’étranger doivent être conscients qu’ils sont investis d’une mission avec des objectifs bien précis à réaliser pour qu’un jour, une fois la mission accomplie, on rentre chez soit la tête bien  haute. En tout cas, c’est ce que je me suis dit  tous les jours depuis mon premier départ en France en 1999 tout en faisant de mon mieux afin que les succès soient au rendez-vous.

* Que préconisez-vous pour arrêter ce départ massif des nageurs tunisiens à l’étranger ?                                                                              
C’est tout simple, les nageurs tunisiens partent à l’étranger pour espérer croiser de meilleurs nageurs avec qui ils pourront s’entraîner tous les jours mais surtout découvrir des entraîneurs plus expérimentés que les nôtres qui exercent à Tunis. La vérité est douloureuse à dire mais c’est la réalité. La solution donc serait de recruter de meilleurs entraîneurs qui soient capables de retenir nos nageurs à Tunis. Le jour où un entraîneur tunisien arrive à produire un nageur qui nage sous les 4 minutes sur 400 m NL à l’âge de 14 ans par exemple, je suis sûr que tous les crawleurs du pays se battront pour nager avec lui. L’autre solution serait de recruter un entraîneur en chef étranger de renommée internationale pour venir s’occuper de notre sélection à Tunis avec des entraîneurs- adjoint tunisiens. On aura ainsi un double acquis aussi bien  pour les nageurs que les entraîneurs tunisiens.

* L’accès aux universités américaines semble devenir  de plus en plus difficile de nos temps. Ceci est-il en rapport avec les résultats des nageurs étrangers comme vous-même, Coventry (Zimbabwe), Cielo (Brésil) aux JO 2008 et les Sud-Africains Schoeman, Neethling, Ferns et Townsend aux JO 2004 qui ont privé les nageurs américains d’une meilleure moisson de médailles?
Non, je ne crois pas à cette hypothèse. La responsabilité de chaque entraîneur universitaire américain est de recruter les meilleurs nageurs étrangers et non pas seulement  les meilleurs nageurs américains. Maintenant, il est vrai que c’est difficile pour certains entraîneurs de faire totalement confiance à des nageurs étrangers parce qu’il y a un risque à courir surtout avec les  difficultés d’adaptation et l’entraînement en bassin de 25 yards (mètres), qui peuvent provoquer des réactions diverses et surtout affecter leurs performances .Je crois que la porte est toujours ouverte et les opportunités de rejoindre une université américaine sont illimitées. Je dirais même que c’est encore plus facile maintenant parce que la crédibilité des nageurs étrangers et surtout africains s’est beaucoup améliorée après la réussite des nageurs que vous venez de citer.

* Un commentaire sur les récentes décisions de la FINA concernant la nouvelle charte sur les combinaisons et l’interdiction attendue de celles fabriquées entièrement en  polyuréthane ?
C’est vraiment dommage qu’on en soit arrivé la aujourd’hui avec les combinaisons surtout. Il est clair que certaines combinaisons ne devraient pas être homologuées mais cela ouvre encore un autre débat. Alors pour éviter toute cette confusion et afin de ne  mettre aucun fabricant de maillots en désavantage, la FINA devrait tout simplement retourner à la période d’avant février 2008 et l’utilisation des combinaisons Speedo Lazer.

* Votre avis sur le nouveau standard des contrôles anti dopage inopinés et les exigences de localisation des sportifs d’élite ?  
A mon avis, c’est ce qu’il faut faire. Plus  les instances internationales sont exigeantes,  mieux les sportifs se sentiront protégés. On ne peut pas se permettre de prendre le risque de garder les tricheurs parmi nous avec tout le travail qu’on abat chaque jour à l’entraînement. Maintenant, en observant ce qui s’est passé pour le cas de l’Américaine Marion Jones, une question mérite d’être posée.  Est-ce que les instances de contrôle font assez et sont à jour avec leurs méthodes de détection  ? A mon avis, les tricheurs ont encore une longueur d’avance sur  les contrôleurs.

* Vous venez d’être sollicité pour soutenir le comité de candidature américain à l’organisation à Chicago des JO 2016 , quelles seront les attentes de ce comité vis-à-vis de votre personne ?
Cette sollicitation constitue un honneur pour moi et le sport tunisien. Depuis 2002  que je vis aux USA tout en suivant des études et une carrière sportive de haut niveau. Bien sûr que j’ai un penchant pour la ville américaine qui souhaite abriter les JO. C’est une nouvelle chance qui s’offre aux  USA pour rapprocher et tisser plus de liens avec le monde avec comme valeurs : la fraternité et l’amitié qui caractérisent l’esprit Olympique. Je crois que le monde actuel en a besoin. Ma mission serait d’essayer de convaincre certains membres du CIO pour voter Chicago 2016, surtout ceux du continent africain, du Monde arabe ainsi que les ténors de la natation.


Interview réalisée par Chaker BELHAJ




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com