Iran : La «welayet el fakih» bascule





A mi-chemin entre dictature et démocratie, la République islamique d’Iran repose sur le principe sacro-saint de «welayet el fakih» (le gouvernement du docte) . Trente ans après la révolution de Khomeini, le principe sacré est devenu sujet à contestation.
Les centaines de milliers d’Iraniens qui ont inondé les rues de Téhéran ont-ils blasphémé? Depuis que l’ayatollah Khomeini a débarqué en Iran avec sa théorie politico-religieuse dite «welayet el fakih», aucun des fils de la révolution n’a osé contester cette forme de gouvernance, pourtant critiquée dans le monde chiite. Il a fallu qu’un scrutin qualifié de frauduleux emmène des centaines de milliers d’Iraniens, en majorité des jeunes, à investir les rues, ignorant les appels au calme de la haute autorité religieuse du pays, l’ayatollah Ali Khamenei, celui à qui tout citoyen iranien pieux doit obéir les yeux fermés.
Certes, les manifestations dénonçant la victoire du président Mahmoud Ahmadinejad à la présidentielle ont fini par s’estomper démentant toutes les hypothèses sur l’effondrement du régime iranien,  mais force est de dire que le principe phare de la révolution vient de subir sa première fissure.


Quand sainteté rime avec pouvoir
La révolution islamiste en Iran et la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeini ont représenté une importante victoire du chiisme militant, dont l’appel a toutefois rencontré peu d’échos dans un monde islamique dominé par le sunnisme. Khomeini a imposé une théorie du pouvoir, qui joue depuis 1979 un rôle central en Iran. À la question « Qui doit guider la communauté des croyants durant la « Grande Occultation ? » celle de l’imam Mahdi, il a répondu que ce rôle revient aux mollah (théologiens) et au faghi, au docte, vicaire de l’« imam caché » et délégataire de la souveraineté divine. Khomeini a été ce fakih jusqu’à sa mort en 1989, il fut alors remplacé à ce poste par Ali Khamenei. Cette doctrine du «gouvernement du docte » (welayet el fakih), qui accorde au guide suprême d’énormes pouvoirs, est en fait une sorte d’acrobatie politique, brillamment inventée par Khomeini pour contourner le principe même du chiisme duodécimain qui veut que la communauté n’a plus de chef visible absolu, jusqu’à la fin des temps où le Mahdi attendu reviendra instaurer un règne de justice et de vérité. Il est vrai que certains ayatollah, dont l’ayatollah Montazeri, ont contesté, à leurs risques et périls, le principe du gouvernement du docte, mais le commun des mortels n’avait ni à émettre la moindre contestation, ni même à discuter de ses sujets réservés au clergé chiite. La règle du jeu est claire : le faghi donne des ordres et le peuple suit.


Un signe
Que s’est-il passé pour que ce fakih, dont la simple citation de son nom donnait des frissons à plus d’un, redevienne d’un coup un simple homme politique à qui on désobéit ?
Le discours qu’il a tenu, quelques jours après les premières manifestations, était clair : halte aux contestations. Le guide suprême des Iraniens leur ordonnait de regagner leurs maisons et de bénir leur nouveau président. En vain. Les Iraniens ont continué de crier leur colère malgré la répression policière qui a fait plusieurs victimes entre morts et blessés. Les faits sont peut-être plus symboliques qu’influents, mais le changement est révélateur.
Les manifestants iraniens ne feront certainement pas tomber le régime, mais ils représentent les premières étincelles du danger qui guette l'establishment iranien. La révolution iranienne tirait sa force, entre autres, de l’inébranlable soutien des Iraniens à leur guide. En témoignent les vaines tentatives de la CIA, depuis le temps qu’elle finance l’opposition iranienne, de renverser le régime. Mais cet atout majeur, alimenté par le chauvinisme religieux de la population chiite, est en train de faiblir face aux aspirations d’une nouvelle jeunesse iranienne, de plus en plus cartésienne et de moins en moins confiante envers les pères fondateurs de la «welayet el fakih».
La fin de la révolution islamique n’est certes pas pour demain, mais les Iraniens changent.
Seuls le fakih et ses disciples enturbannés restent figés. Et c’est justement là où réside le problème.


Fatma BEN DHAOU OUNAÏS

La Révolution iranienne

La Révolution iranienne est la révolution de 1979 qui a transformé l'Iran en république islamique.
En 1978, l'Iran était une monarchie constitutionnelle autoritaire pro-occidentale, sous le règne du Shah Mohammad Reza Pahlavi ; à la suite de la révolution, l'Iran devient une république théocratique islamique et populiste, dirigée par l’ayatollah Khomeini. La révolution comporte deux phases : la première phase voit l'alliance des groupes religieux, libéraux et de gauche afin de chasser le Shah du pouvoir ; la seconde partie, souvent nommée Révolution Islamique voit l'ascension au pouvoir de l’ayatollah Khomeini.
La destitution du Shah provoque une grande jubilation en Iran, mais de nombreux désaccords quant au futur du pays apparaissent. Khomeiny est la figure politique la plus populaire, mais il existe des dizaines de groupes révolutionnaires, chacun ayant sa propre vision de l'avenir de l'Iran, des factions libérales, marxistes, anarchistes et laïques, et également une bonne variété de groupes religieux cherchant à modeler le futur de l'Iran.
Les relations étrangères, économiques et militaires de la nation sont perturbées. Les premières années voient le développement d'un gouvernement bipôlaire. Mehdi Bazargan devient premier ministre, et le mouvement pour la liberté travaille à établir un gouvernement libéral laïc. Les religieux menés par Khomeiny forment un pôle séparé du pouvoir, le parti républicain islamique. Les groupes essaient de coopérer, mais les tensions grandissent entre les deux factions.
Les théologiens sont les premiers à rétablir l'ordre dans le pays : les cellules révolutionnaires deviennent les comités locaux. Connus sous le nom de Gardiens de la Révolution à partir de mai 1979, ces groupes prennent vite le pouvoir dans les gouvernements locaux dans tout l'Iran, et récupèrent ainsi la plupart des pouvoirs locaux. Ils prennent aussi le contrôle des tribunaux qui rendent des jugements sur les anciens responsables des services de sécurité et des militaires du régime du Shah.
En juin, le mouvement pour la liberté publie son projet de constitution, qui déclare l'Iran République Islamique, mais sans donner aucun rôle aux Oulémas ni à la loi Islamique. La constitution est soumise au vote de la législature nouvellement élue pour approbation, législature dominée par les alliés de Khomeiny. La chambre rejette la constitution, en accord avec Khomeiny : le nouveau gouvernement doit être «entièrement» basé sur l'Islam.
Une nouvelle constitution est rédigée ; elle crée le puissant poste de Guide Suprême, chargé de contrôler l'armée et les services de sécurité, et pouvant mettre son veto à la candidature des prétendants au poste de président de la république. Un président de la république est élu tous les 4 ans au suffrage universel, mais seuls les candidats dont la candidature a été approuvée par le Conseil des gardiens de la constitution ont le droit de se présenter aux élections. Khomeiny lui-même devient «Guide de la Révolution». Se sentant sans pouvoirs et en désaccord avec la direction que prend le pays, Bazargan démissionne de son poste de premier ministre en novembre 79.




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com