Nessma TV : Une chaîne de plus ou une chaîne de trop?





Sketchs indécents, chroniques futiles, blagues à la limite de la vulgarité, reportages sur des thèmes offensant les valeurs arabo-islamiques… Trois ans après son lancement, Nessma TV semble à mille lieux de sa raison d’être: la construction du Maghreb culturel.
Le projet était très louable. Il alliait originalité, esprit d’initiative et un grand sens de responsabilité citoyenne, voire même un sens d’engagement politique: une chaîne de télévision maghrébine. Lancée en mars 2007, soit quelques jours après la célébration du 20e anniversaire d’une Union du Maghreb Arabe (UMA) encore embryonnaire, Nessma TV s’était proposée de raffermir les liens culturels entre les cinq pays de la région, alors que l’intégration butait sur de profondes divergences politiques. Après deux années durant lesquelles elle s’est contentée de la diffusion en boucle d’une version maghrébine de la Star Academy et de clips à longueur de journée, sous l’effet d’une trésorerie chancelante, la chaîne du «Grand Maghreb» a redémarré en grandes pompes en avril 2009, avec une grille de programmes généraliste.
La chaîne lancée par le groupe publicitaire tunisien Karoui & Karoui avait annoncé sa mue grâce aux 30 millions de dollars (50% de son capital) d’argent frais injecté, à parts égales, dans sa trésorerie par les groupes Quinta Communications et Mediaset, respectivement propriétés du producteur de cinéma franco-tunisien Tarak Ben Ammar et de Silvio Berlusconi, président du Conseil italien et patron d’un empire médiatique dans la Botte. Le retour de la chaîne a été annoncé le 20 mars 2009 par le Président de la République, qui avait formulé le vœu de voir Nessma TV «faire face à la concurrence mondiale».
Grandes ambitions
L’arrivée du magnat italien des médias, connu pour sa xénophobie latente dans le tour de table de la chaîne maghrébine, avait fait grincer des dents quelques intellectuels maghrébins. «Qu’a cela ne tienne», se sont dit d’autres observateurs de la scène médiatique, du moment que la chaîne dispose de moyens de ses grandes ambitions, à savoir la construction du Maghreb culturel. «Nous souhaitons construire le Maghreb culturel. Nous nous emploierons aussi à exporter le label Maghreb sous un visage positif», avait lancé Nabil Karoui, co-fondateur de la chaîne avec son frère Ghazi, lors de la cérémonie de signature de la convention de partenariat avec Quinta Communication et Mediaset. Accessoirement, Nessma TV s’était donnée pour mission de promouvoir la tolérance et le dialogue entre les civilisations et les cultures. «Nous aspirons à diffuser les valeurs de solidarité, de tolérance, de dialogue et d’ouverture entre les pays méditerranéens», avait précisé Fethi Houidi, président du Conseil d’administration de la chaîne, qui avait notamment occupé les postes de ministre de la Communication et de président de l’Etablissement de la radio et de la télévision tunisien (ERTT). De son côté, Tarek Ben Ammar avait exprimé, son attachement à promouvoir la tolérance dans la région. «Je suis le produit de la tolérance que la chaîne va défendre. On ne va pas laisser une minorité d’extrémistes, dans toutes les religions, prendre le pouvoir au détriment d’une majorité», avait-il indiqué.
Programmes inconsistants
Une année après son nouveau départ, le bilan de la dernière-née du petit écran tunisien est loin d’être satisfaisant, de l’avis des professionnels des médias et du grand public. Au niveau de la forme, la chaîne n’a pratiquement rien à se reprocher. «Le décor est largement réussi. Le ton est décomplexé avec un langage alternant les dialectes maghrébins et la langue française, dans un mélange qui rompt avec les accents guindés auxquels nous ont habitués les autres chaînes de la région», reconnaît un professionnel tunisien de l’audio-visuel qui a préféré garder l’anonymat, indiquant que «là où le bât blesse, c’est le fond des programmes».
S’il est vrai que la chaîne a misé sur quelques feuilletons arabes à succès comme le fameux «Bab ElHara» ou encore «Houdou Nessbi» (calme relatif), le dernier opus du réalisateur tunisien Chawki El Mejri qui relate les conditions périlleuses entourant le travail des journalistes arabes et étrangers, après l’invasion de l’Irak par les troupes américaines, il n’en demeure pas mois que le plat servi quotidiennement à quelque 90 millions de téléspectateurs cible est dans une grande mesure inconsistant. «Quels sont les messages qu’on pourrait passer à la jeunesse maghrébine en diffusant des séries américaines comme Lost, Cold Case ou encore Grey ‘s Anatomy» , s’interroge Imen Ben Zine, une étudiante en sciences politiques, rappelant que «les chaînes de télévision ne sont pas uniquement faites pour le divertissement mais aussi, et tout d’abord, pour l’information, l’éducation et la vulgarisation du savoir et des valeurs nobles».
Ness Nessma, l’émission phare de la chaîne, pèche, pour sa part, par des chroniques souvent futiles et parfois par l’absence d’invités de marque. «On nous sert souvent des chroniques peu accrocheuses, des blagues vulgaires et des débats qui n’ont rien à voir avec les maux qui rongent nos sociétés», s’insurge Khalil, un téléspectateur tunisien qui a rejoint un groupe sur facebook, appelant à la fermeture de la chaîne. Et de renchérir : «Les hommes de culture et les intellectuels maghrébins capables de disséquer les problèmes de la région à tous les niveaux et de proposer des ébauches de brillent jusqu’ici par leur absence».
Dérapages incontrôlés
D’autre part, Nessma TV a multiplié les reportages et les petits sketches osés, voire offensant les valeurs arabo-islamiques. C’est notamment le cas d’un sketch présenté récemment par Sawssen Maâlej, Alias «Anissa Poussette» dans le talk-show quotidien fortement inspiré de Nulle par ailleurs et du Grand journal de Canal+, Ness Nessma. L’animatrice a bien dépassé la bienséance en parlant d’un homme ayant «50cm sous le pantalon». Un humour grossier et mal adapté aux réalités maghrébines.
Autre dérapage notoire: la diffusion d’un reportage sur les relations sexuelles avant le mariage dans lequel les personnes interrogées auraient été piégées. La question initialement posée était : «Etes vous pour ou contre les relations amoureuses avant le mariage?». Après le montage, elle est devenue : «Etes vous pour ou contre les relations sexuelles avant le mariage?». Une pratique très malhonnête au vu de l’extrême sensibilité de la question dans nos sociétés.
Et, last but not least, l’une des animatrices de Ness Nessma, en l’occurrence Maha Chtourou (Elle joue le rôle de la standardiste, NDLR) n’a pas hésité à diffamer en direct une journaliste qui avait osé distiller des critiques contre la chaîne pour laquelle cette animatrice travaille. «Je suis allée pour une affaire à régler, au siège d’un tel journal. J’ai été effrayée de rencontrer dans l’escalier une sorcière dont le visage était tellement fripé qu’il m’a donné l’impression qu’il fallait le détendre d’urgence au fer à repasser», a notamment déclaré l’animatrice.
Décidément, il sera très difficile de construire «le Grand Maghreb culturel», avec un tel droit de réponse et un échange bien au dessous du caniveau…


Walid KHEFIFI


Mehdi Mabrouk (Sociologue) : «Des péchés de jeunesse»


«Précisons de prime abord que la création de Nessma TV est un acquis de taille pour le paysage audiovisuel tunisien. Les dérapages de la chaîne maghrébine sont à mon sens des péchés de jeunesse. Dans sa quête de taux d’audience élevés et par conséquent de parts importantes d’un marché publicitaire en plein essor, la chaîne fait du sensationnel sous le couvert de la levée de voile sur certains sujets tabous comme la sexualité. Et c’est là que le bât blesse puisqu’en voulant transgresser les tabous d’une manière irréfléchie, on risque de porter atteinte à des valeurs culturelles bien ancrées dans nos sociétés et donner ainsi de l’eau aux extrémistes et autres personnes opposées au modernisme avec son corollaire de libertés individuelles et collectives comme la liberté d’expression et la liberté de la femme. D’où la nécessité de rectifier le tir en adoptant une ligne éditoriale en phase avec les attentes des sociétés maghrébines. Cela passe, en premier lieu, par le recours à des professionnels des médias.
Bref, le modèle des chaînes italiennes détenues par Silvio Berlusconi n’est pas transposable dans un Maghreb, qui reste avant tout arabe et musulman».


Hichem Hajji (Membre du Conseil supérieur de la communication) : «Les dérapages ne sont pas fortuits»


«Les dérapages de Nessma TV ne sont pas à mon sens fortuits. Il existe quelque part une volonté inavouée de présenter une identité maghrébine floue. Cela se manifeste au niveau du langage utilisé par les animateurs de la chaîne. Un langage hybride, fait d’un mélange de français et de dialectes maghrébins. Dans tous les secteurs, on se plie aux exigences de celui qui nous finance. En d’autres termes, celui qui paie est celui qui commande. Les médias n’échappent pas à cette règle. Dans le cas de la chaîne maghrébine, je pense qu’il y a une volonté de présenter un Maghreb en perte de repères et coupé de son appartenance arabe. Les promoteurs de la chaîne, qui se sont trouvés sous les feux des critiques acerbes, se sont d’ailleurs aperçus de ce fait et ont tenté de se rattraper en consacrant une semaine à la cause palestinienne.
Par ailleurs, la chaîne a recruté des personnes n’ayant aucune connaissance de l’éthique journalistique. Cela apparaît clairement dans le cas de l’animatrice qui ne fait aucune différence entre le droit de réponse garanti par le Code de la presse et la diffamation pure et dure».




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com