France : Airbus-Boeing: la colère des Européens





* De notre correspondant permanent François Bécet
C’est «un manquement aux règles qui sont celles d’une concurrence loyale» s’exclame François Fillon. Huit députés expriment leur «colère» face à une affaire qui «traduit l’impossibilité pour les Européens de faire respecter par nos partenaires américains les règles les plus élémentaires de la libre concurrence». Une décision «difficilement compréhensible» constate un porte-parole du ministère de la Défense. «Nous allons réagir. Je peux vous assurer qu’il y aura des conséquences. Si on doit se coucher devant le fait accompli du Pentagone, c’en est fini de notre crédibilité européenne» s’emporte Pierre Lelouch, secrétaire d’Etat aux Affaires européennes. Décision «regrettable», «protectionnisme», contrat «biaisé», accuse-t-on à Berlin qui envisage de porter le différend devant l’Organisation mondiale du commerce. A Bruxelles, la Commission européenne suit le dossier de près. L’affaire n’est pas close et Nicolas Sarkozy devrait l’évoquer à la fin du mois avec Barack Obama.
De quoi s’agit-il? D’un appel d’offres de l’armée de l’air américaine pour la fourniture de 179 avions ravitailleurs, un contrat, peut-être, de 35 milliards de dollars, qui mettait face à face les deux grands avionneurs mondiaux, l’américain Boeing et l’européen Airbus. Une affaire qui a débuté en 2001. A l’époque, un marché de gré à gré est passé avec Boeing. Mais une affaire de corruption liée au dossier éclate, le marché est cassé et assimilé à une subvention déguisée. Un appel d’offres est lancé. Boeing propose un dérivé de son 767, Airbus un avion citerne A33O MRTT, plus grand, d’une capacité et d’un rayon d’action largement supérieurs. L’avionneur est associé avec Northrop-Grumman et une usine sera construite en Alabama. En 2008, le consortium EADS emporte le marché. Une victoire sans précédent, une percée américaine prometteuse sur le marché fermé de la défense américain. Boeing conteste et se plaint à la Cour des comptes américaine, le Government Accountability Office qui estime que l’US Air Force a commis des «erreurs» (notamment en ne prenant pas assez en compte le prix moins élevé de Boeing) en examinant les dossiers et recommande de lancer un nouvel appel d’offres. L’avionneur américain, revenu en grâce, mène une vaste campagne médiatique de dénigrement de son concurrent européen s’appuyant sur la reconnaissance par l’OMC qu’Airbus a bénéficié de subventions déguisées de la part des gouvernements et fait jouer la carte patriotique.
En décembre dernier, des chefs d’Etat européens auraient écrit à Barack Obama pour réclamer un appel d’offres équitable. Il n’a pas répondu et le nouvel appel d’offres est lancé, modifié substantiellement par rapport au précédent. Il focalise sur le coût et demande des appareils de taille réduite. Ce qui correspond au ravitailleur de Boeing, un vieil appareil amorti depuis longtemps. Le seul mot qui vient alors à l’esprit est «protectionnisme»…
Les Etats-Unis d’abord
Admirateur des Etats-Unis et de leur société, Nicolas Sarkozy s’était rangé derrière George Bush avant de chercher à faire «ami-ami» avec son successeur Barack Obama. Il avait réintégré la France dans l’Otan persuadé que Paris allait jouer un rôle de premier plan. Mais l’Amérique qu’elle soit de Reagan, de Carter, de Clinton, de Bush ou d’Obama n’a qu’une règle : nous d’abord. Le libre échange c’est avant tout le droit absolu des Etats-Unis de s’imposer sur les marchés étrangers, la réciprocité n’est jamais garantie… Et le protectionnisme est encore plus évident dans le domaine militaire. Si l’Europe vend pour un peu plus de deux milliards aux Américains, elle achète pour cinq milliards. Washington impose pratiquement du matériel US aux pays de l’Otan, surtout les nouveaux…
De plus, le climat a changé autour de Boeing dont le siège est à Chicago, fief d’Obama… En changeant les règles du marché des ravitailleurs, l’US Air Force répondait au souci présidentiel de réaliser des économies et adaptait sa demande au modèle proposé par Boeing. Des emplois américains seraient sauvés, un ascenseur renvoyé : Boeing a soutenu la campagne des démocrates… Une cause patriotique. Le partenaire d’EADS, Northrop s’est retiré, il serait assuré de recevoir d’autres commandes…
Patron d’EADS, Louis Gallois ressent une «énorme frustration» et juge que «les pays européens sont tout à fait légitimes à demander des explications aux Américains». Le 31 mars, Obama pourrait répondre et renverser les rôles en demandant à Sarkozy pourquoi la France envisage de vendre à la Russie quatre bâtiments de projection et de soutien de classe Mistral, capables d’emporter 16 hélicoptères, deux engins de débarquement ou quatre chalands de transports, des chars lourds… Les Américains s’inquiètent. Mais un BPC Mistral représente 2,5 millions d’heures de travail dont 1,5 pour les chantiers navals de Saint-Nazaire dont la moitié des salariés sont touchés par le chômage partiel…
Les Américains ont changé les règles pour un gros contrat militaire et favorisé leur avionneur. Les Français et leurs partenaires européens protestent avec force.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com