Dominique de Villepin (Ancien premier ministre français) : «L’ensemble Europe-Méditerranée-Afrique est un impératif urgent et de survie»





Homme politique français de grande carrure, l’ancien premier ministre Dominique De Villepin a accepté de répondre à nos questions sur un certain nombre de problèmes concernant l’Europe, le Maghreb et l’Afrique.
Monsieur le Premier Ministre, comment voyez vous l’avenir du Maghreb, de l’Afrique et de l’Europe ?
Le Maghreb et l’ensemble du continent Africain doivent avoir la place qu’ils méritent sur la scène internationale. Il est grand temps qu’une nouvelle coopération et qu’un véritable partenariat Europe Maghreb Afrique prenne forme. C’est là un impératif à l’heure de la mondialisation, des nouveaux bouleversements mondiaux que nous vivons et à venir, nécessitant une nouvelle dynamique dans un monde ou la concurrence est de plus en plus dure, y compris de certains asiatiques ou autres comme la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil, l’Australie, le Japon…pour ne citer que ces pays. La mondialisation n’a de sens pour nous, que si nous parvenons à nous organiser concrètement dans la perspective d’être un acteur qui compte dans la scène internationale.
L’Afrique outre saharienne quant à elle connaît d’une façon générale une croissance forte de 6 % par an, soutenue par son dynamisme démographique avec une perspective de près de 1, 8 milliards d’Africains. Mais cette croissance n’est pas pour autant en mesure de satisfaire les besoins du continent qui demeure fragilisé par le risque de pillage de ses ressources par des pays étrangers à l’Afrique.
C’est pourquoi, il faut une ambition plus large et un véritable partenariat global de l’Europe et de la Méditerranée avec l’Afrique, qui se justifie par l’avenir d’ continent africain prospère et le devenir européen. Seule une volonté conjointe peut nous permettre d’affronter la mondialisation et les grands défis du siècle que nous vivons avec ses bouleversements, c’est évident. Pour progresser, il faudrait que ces trois entités avancent ensemble et non séparément. Ce qui suppose une véritable politique de co-développement en termes d’équipements, d’infrastructures de transports intercontinentales et ce, pour faire face au sérieux problème de sous équipement du continent Africain. Pour cela, il faut encourager accorder une attention particulière aux problèmes de l’eau, de l’environnement, de l’investissement, de la création d’emplois, faciliter le recours aux énergies renouvelables, l’accès au nucléaire civil...
Comme je l’ai indiqué, l’Europe, le Maghreb et l’Afrique partagent un héritage commun, une longue histoire commune, des échanges humains et commerciaux historiques intenses, forts des cinq millions de ressortissants d’Afrique et du Maghreb, (sans parler aussi de la communauté arabo-musulmane), qui vivent sur le continent européen. Tout cela explique sans doute notre volonté de mobiliser les efforts institutionnels, réglementaires, humains, financiers et autres, de rassembler les potentialités de l’Europe avec ses 500 millions d’habitants et de ceux de l’Afrique avec près d’un milliard d’habitants, la Méditerranée, pouvant comprendre aussi dans cette zone le Proche Orient. Une véritable puissance avec près de 2 milliards de personnes peut ainsi émerger, pour faire face aux géants économiques, la France ayant un rôle particulier à jouer dans ce nouveau partenariat Europe Maghreb Méditerranée Afrique. Pour cela, nous devons faire preuve d’imagination, sortir des sentiers battus, instaurer une nouvelle coopération et un nouveau et véritable partenariat entre nos deux continents, à la hauteur des enjeux qui nous attendent, les défis se situant aux différents niveaux des migrations, de l’agriculture, de l’eau, du développement durable, de la santé, de la sécurité…Nous n’avons pas d’autres choix, que celui de contribuer à faire de cette grande région du monde, de l’Europe, de la Méditerranée et de l’Afrique, une zone de prospérité partagée, de paix et de sécurité.
Comment serait-il possible de parvenir concrètement à un grand ensemble régional euro-méditerrano-africain ?
Il est possible d’y parvenir par le biais des structures existantes, comme l’Union du Maghreb arabe, l’Union africaine, l’Union européenne et l’Union pour la Méditerranée. Pour réussir le partenariat Europe-Maghreb-Afrique, nous devons privilégier les solidarités concrètes. Il s’agirait de rassembler les capacités et les potentialités communes, qui, immanquablement augmenteront nos capacités respectives autour de grands thèmes, comme ceux de l’eau, de la santé, de l’énergie, de l’écologie, des développements durables et autres…Il y a des actions à mener conjointement et des perspectives concrètes de coopération et de partenariat bénéfiques. L’UPM est un pas de plus dans ce processus de rapprochement des trois ensembles. C’est sans aucun doute la meilleure façon pour affronter efficacement les grands et graves défis, auxquels nous devons faire face ensemble, nos complémentarités pouvant devenir de véritables atouts.
Il est nécessaire que les trois ensembles Europe-Maghreb-Europe de progresser dans le sens de leur propre unité, avant de construire un destin commun. Il doit s’agir naturellement d’un partenariat entre partenaires égaux et d’un partenariat des peuples, avec la participation de tous les acteurs et organismes nationaux, publics et privés, socio-professionnels, économiques et politiques des deux continents. Dans ce contexte, les femmes ont un grand rôle à jouer dans le développement et le renouveau de l’Afrique. Il est tout aussi évident qu’un partenariat ouvert aux autres acteurs concernerait d’autres régions du monde, pouvant naturellement participer au développement du continent africain, comme la Chine, l’Amérique, le Brésil, l’Inde...
Quel serait le rôle du Groupe 5 + 5, pour parvenir à ce grand ensemble ?
Il est tout aussi évident que le Groupe 5 + 5 pourrait jouer un rôle important dans le rapprochement euro-africain. La Tunisie a une vocation avec le reste du Maghreb, d’être un pont entre l’Europe et l’Afrique, pouvant avoir une triple tache de passerelle, de carrefour et de laboratoire, soit de moteur dans un nouveau partenariat stratégique Europe-Méditerranée-Afrique.
Face aux bouleversements du monde, l’Europe, le Maghreb et l’Afrique subsaharienne sont face à un choix primordial: soit s’associer et devenir l’une des colonnes principales du monde de demain, soit au contraire se diviser et être relégués au rang de périphérie de la mondialisation, ce que personne d’entre nous, ne souhaite. Cette nouvelle démarche de coopération, de partenariat et de création d’un grand espace euro-méditerranéen et africain de prospérité partagée, doit donc dépasser le cadre d’une simple zone de libre échange et suppose un engagement fort de l’Europe, à la hauteur de cette grande ambition, qui est celle d’instaurer un véritable partenariat global de l’Europe et de l’Afrique, pleinement profitable à toutes les parties, le Maghreb et la Méditerranée étant de toute évidence historiquement et géographiquement un trait d’union.
Il est utile de faire un bilan prospectif, qui est celui du dialogue et du rapprochement euro-méditerranéen avec le processus de Barcelone en 1995, initié par Jacques Chirac d’une part et avec la création de l’UPM en 2008, à l’initiative de Nicolas Sarkozy et avec le continent africain d’autre part, qui sont globalement positifs. Nous sommes actuellement dans une situation ou se mêlent déceptions et avancées, le constat de blocage est évident au niveau du conflit israélo-palestinien. On constate que la politique de voisinage patine, malgré un effort financier de l’Europe de 600 millions d’Euros par an. Les projets régionaux de plan solaire, de dépollution de la mer, de protection civile, de chaîne de télévision, d’office des jeunes, de banque méditerranéenne… méritent d’être salués.
Nous fondons cependant de grands espoirs sur une relance du dialogue, de la coopération et du partenariat entre les deux rives de la Méditerranée, à l’approche du Sommet de Barcelone de l’Union pour la Méditerranée en Juin prochain. Inchallah !
Au niveau de la coopération de la France et de l’U.E avec l’Afrique subsaharienne, l’aide au développement est assortie à plusieurs conditions dans le cadre des Conventions de Yaoundé et de Lomé. L’Accord de Cotonou a certes élargi la coopération vers un partenariat plus large, comprenant la sécurité et intégrant dialogue politique, coopération, aide au développement et échanges commerciaux. Le Partenariat stratégique U.E/Afrique adopté durant le Sommet Européen de Lisbonne en 2007 s’est raffermi davantage dans cette démarche, autour d’un plan d’actions d’une durée de trois ans, avec l’ambition d’ouvrir la voie à un nouveau partenariat politique, dépassant la relation traditionnelle entre bailleurs de fonds et bénéficiaires d’aides au développement, ce partenariat s’adressant de surcroît pour la première fois à l’ensemble du continent Afrique.
Comment sortir de l’impasse du Sahara occidental, qui bloque l’intégration économique et la concrétisation de l’UMA ?
Je pense que le Maghreb est irréversiblement en marche, comme ce fut le cas de l’Europe avec la C.E.C.A. Je prends un simple exemple, celui des transports. L’autoroute trans-maghrébine devant desservir 55 villes du Maghreb de plus de 50 millions d’habitants et devant relier Nouakchott à Tripoli, loin d’être opérationnelle aujourd’hui encore, sera néanmoins une magnifique réalisation maghrébine. Je pense que ce projet, pourrait devenir le nerf de l’économie des pays maghrébins, grâce à une mobilisation de l’U.M.A. Il en est de même pour le T.G.V trans-maghrébin devant relier Casablanca à Tripoli, ou encore les liaisons maritimes et aériennes, qui devraient être intégrés dans les négociations de création de la Zone de Libre Echange.


Propos recueillis par : Khaled Mongi TEBOURBI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com