Revoir Godard est nécessaire





Le film de Godard a fait l’événement deux fois. D’abord, parce que c’est un film de Godard, ensuite parce que Godard a décidé de ne pas venir. Dire que son renoncement est un événement et une manière de parler.
De notre envoyé spécial : Tahar Chikhaoui
Sa présence aurait évidemment apporté à l’ambiance du festival un surplus d’animation, ses rencontres avec la presse ayant toujours constitué un spectacle. Sa signature de la pétition en faveur de Polanski a excité les esprits et aurait donné aux journalistes une occasion supplémentaire de l’interroger sur l’actualité. Godard s’est excusé finalement auprès des responsables du festival, en leur envoyant une carte publiée en fac-similé dans les quotidiens du lundi ; il dit avoir été empêché par des «problèmes de type grec».
Que dire de «Film socialisme» qui permette d’en rendre compte ? ?videmment, il n’est pas question de résumer un supposé récit. Godard, c’est connu, ne raconte pas d’histoires. Si on ne comprend pas que ce qu’il fait s’apparente davantage à l’essai qu’au roman, on fait mieux de laisser tomber. Film socialisme n’est pas à proprement parler un film expérimental mais il est construit sur le mode du collage, de l’association d’images et de sons. Le mot «socialisme» vient de là en grande partie. L’une des nombreuses phrases énoncées est : «on ne compare pas ce qui est comparable, on compare ce qui n’est pas comparable». Ce n’est pas la première fois qu’on l’entend dans un film de Godard, il l’a même prononcé une fois à Cannes. Cette phrase peut être le credo du film, le principe sur lequel «Film socialisme» est entièrement construit. Même si le ton est péremptoire, la vérité chez Godard est toujours à venir, annoncée, déclamée mais jamais définitive.
Lorsqu’une image suit une autre (ou lorsque un son, un air, une phrase s’ajoutent à une image), elle ne vient ni la prolonger ni la contredire, elle crée un rapport ouvert, un espace infini. Dans le cas d’espèce, il est question de l’Europe et de la Méditerranée, essentiellement. C’est-à-dire comme toujours de l’actualité. Donc de La Palestine, de La Grèce, de Barcelone, de l’Egypte. Mais au lieu d’assener un discours, J. L. G. recourt à des extraits de textes et d’images qui forment, ainsi tressés, le tissu discursif. Ainsi, les plans de l’escalier d’Odessa de Eisenstein ne viennent pas embrouiller ceux du bateau dans lequel une bonne partie du film se déroule mais s’applique comme un commentaire.
Lorsqu’on entend une maxime de La Rochefoucauld comme «ni le soleil ni la mort ne se peuvent regarder en face», il faut la comprendre comme une réflexion désespérée du narrateur lui-même. Godard considère que le réel, tel qu’il est, ne se révèle pas à l’entendement humain mais ne prétend pas non plus à la manière d’Eisenstein le révéler à la faveur d’un travail de construction. Le montage qu’il opère dans son film transcende les carcans qu’imposent les discours convenus et pas seulement ceux des médias. Et tel un peintre ou un sculpteur, il essaie des correspondances sonores et visuelles, puisées dans sa mémoire pour une composition essentiellement esthétique. On aime ou on n’aime pas.
C’est un autre problème. Le premier plan du film s’ouvre sur la mer Méditerranée. L’eau est noire comme la mort ou comme le pétrole. C’est tout dire. Le bateau dans lequel se déroule une bonne partie du film est en croisière. Son mouvement explique et métaphorise la démarche elle-même du film. Alors, que se succèdent ensuite des titres du genre Egypte, Palestine, Hellas (qui à l’occasion devient Hell as), Napoli, Barcelona, cela devient normal, voire logique. Que, ensuite il soit question d’Ulysse, de Corrida, de Najib Mahfoudh (dont on voit la couverture de «Akhenaton le renégat») cela n’étonne pas non plus. ?a va évidemment plus loin encore et ça vous entraîne dans un voyage enivrant et lucide. ?a tangue dans la barque Godard. Qu’il soit ensuite encore on s’arrête dans un kiosque à essence, la cohérence n’en est pas plus altérée. Quant à l’image des deux chats ou celle du lama dans le kiosque, ça c’est de la poésie à l’état pur. Reste que, évidemment, «Film socialisme» comme tout film de Godard, ça ne peut se voir une fois. Revoir Godard est nécessaire...


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com