Jean-Louis Guigou, Délégué Général de Institut de Prospective Economique du Monde Méditerranéen : Il est de l’intérêt de l’Europe de continuer à développer le Continent africain





Jean-Louis Guigou Délégué Général d’IPEMED (France) était parmi nous. Nous avons saisi l’occasion pour l’entretenir sur un certain nombre de questions se rapportant à l’avenir de la région méditerranéenne.
Vous avez participé au colloque sur l’Europe, le Maghreb et l’Afrique : pour un nouveau partenariat global. Comment voyez-vous l’avenir de cette région du monde ?
  Cette grande région mondiale Europe-Maghreb-Afrique est inscrite dans l’Histoire. Elle se constitue et va se constituer. Elle doit se constituer. En effet, le monde multipolaire s’organise dans de grands ensembles régionaux avec des Etats continentaux. En Asie, ce n’est pas la Chine qui est seule mais elle a constitué autour d’elle et avec elle un grand ensemble Asean + 3 regroupant 2.5 milliards d’habitants, un immense marché commun avec des politiques et des régulations volontairement acceptées par tous les pays qui adhèrent. Sur le continent américain c’est l’Alena et au Sud le Mercosur qui de plus en plus coopèrent pour constituer un grand ensemble régional. L’Europe et les pays de la rive sud de la Méditerranée sont liés par l’histoire, la géographie et la culture gréco-latine. L’Europe est menacée de déclin. Or, tout ce qui tout ce qui lui manque, les marchés l’énergie, la jeunesse, ils les trouvent à 1000 km au Sud. Les pays arabes de leur côté si proches, n’ont pas d’autres choix que de s’ancrer à l’Europe pour y trouver tout ce qui leur manque, les brevets, la gouvernance et un fond de civilisation gréco-latine commun. Le Maroc qui a fait le choix de cet ancrage à l’Europe, à travers une coopération renforcée s’en porte très bien. Son économie décolle, et les transformations sociales toujours en progrès, font que ce pays d’Afrique du Nord est plus attractif.
Plus au Sud l’Afrique saharienne décolle à son tour. Le 21e siècle sera le siècle de l’Afrique noire sous les coups de butoir des Chinois et après l’oubli des phases coloniales, presque tous les pays sont sur les chemins du décollage économique pour devenir dans quelques années de vrais pays émergents avec pendant 30 ans des taux de croissance de plus de 10 %. Ainsi, l’Euro-Afrique dessine un grand quartier d’orange une grande zone continentale associant deux continents l’Europe et l’Afrique dont le destin est lié par l’histoire et la géographie.
Dans quelle mesure un tel ensemble régional  peut-il être réalisé ?  Quels seraient selon vous ses objectifs et la stratégie à mettre en place pour concrétiser un tel projet?
La crise économique et financière accélère l’ancrage de l’Europe et de l’Afrique dans une perspective de croissance partagée. On assiste à une véritable inversion de croissance avec des faibles taux au Nord et des taux souvent à deux chiffres au Sud. Il est de l’intérêt de l’Europe de continuer à développer le continent africain, qui en se développant, tirera la croissance européenne. Par ailleurs, nous devons nous préparer à la guerre des monnaies que vont se livrer le yuan et le dollar et dont l’Euro est une des premières cibles de guerre. A bien y réfléchir, il faudrait que dans une dizaine d’années se constitue un espace monétaire euro-africain, homogène et stabilisé. Les objectifs de cet espace sont, à n’en point douter, le développement économique partagé. Il faut donner la priorité à l’économie, à des projets ambitieux, concrets et utiles aux populations qui concernent l’eau, l’énergie, l’agriculture, la formation professionnelle. Tous ceux qui veulent aller de l’avant dans ce grand ensemble intercontinental, doivent se rassembler et contourner les conflits odieux comme le conflit israélo-palestinien qui paralyse le monde politique.
L’Euro-Afrique n’est pas un concept nouveau. Quel serait le rôle du Maghreb et du GROUPE (5+5) dans la réalisation d’un tel projet?
Dans ce grand ensemble euro-africain, le Maghreb a un rôle stratégique. Il peut servir de porte-avion pour le redéploiement des activités économiques, il peut servir de plate-forme pour des grands hubs, comme la RAM a su créer, un grand hub avec l’aérodrome de Casablanca. Le Maghreb peut être un lieu d’interface économique et culturel entre l’Europe et les pays africain subsahariens. Une magnifique carte sur le plan géopolitique. Le Maghreb peut être une charnière où les Européens et les Africains se retrouvent pour  préparer des programmes de télévision intergouvernementaux, pour faire naître en terre noire africaine des champions et des grandes technopôles (Sofia Antipolis) de dimension internationale sur l’eau, l’énergie, la santé le TIC. Pour cela il faut que chacun balaie devant sa porte, que les Européens n’accusent pas d’une façon irréfléchie  les gouvernements  et les peuples nord-africains, que cessent en Europe les accusations et les clichés mensonges sur l’Islam, les femmes dans les pays arabes, la corruption. La Grèce est un exemple qui doit donner aux Européens beaucoup de modestie, et sans doute quelques autres et que les gouvernements et les pays du Sud cessent d’attendre des propositions des pays du Nord. Que les peuples du Sud s’impliquent, et proposent des modalités de coopération. Il ne s’agit pas d’attendre, de demander de l’argent. Rappelons-nous cette belle citation de Fernand Braudel. L’avenir ne se prévoit pas il se prépare. Nous sommes en grande partie maîtres de notre destin. Sortons de nos égoïsmes nationaux. La crise n’est pas seulement économique et financière, elle est culturelle et porte sur les valeurs. Le modèle occidental, en partie dévoyé par les Américains ou prime le court-termisme, l’égoïsme, et la spéculation, n‘est pas vendable. Ensemble les pays du Sud et de l’Est de la Méditerranée et les pays européens pourraient proposer un nouveau modèle de développement durable pour 21e siècle.

Entretien réalisé par Khaled Mongi TEBOURBI


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com