Céréaliculture : «Le morcellement des propriétés, néfaste à la mise à niveau»





M. Abdelmagid Ben Gueyess, exploitant en céréaliculture et vétérinaire de formation, revient sur les résultats modestes de la campagne 2010 des grandes cultures. Interview.
Quelles sont, selon vous, les raisons de la campagne modeste de céréaliculture ?
Tout céréaliculteur connaisseur savait pertinemment depuis mars dernier qu’on n’aurait pas une fameuse récolte, en raison des aléas climatiques. La pluviométrie n’a pas été régulière et les pluies tardives ont fait le reste. Et comme notre céréaliculture est encore dépendante des caprices de dame nature, les résultats ont été logiquement loin des attentes du programme de mise à niveau du secteur. Ça, c’est le constat, quant à son explication, je crois qu’on n’a pas donné à ce programme les moyens nécessaires pour réussir. Il prônait, entre autres, d’élargir les surfaces ensemencées, notamment au Centre et au Sud, de s’assurer un quota minimal de périmètres irrigués, de faciliter les investissements et d’introduire des semences sélectionnées et adaptées aux caractéristiques climatologiques de la Tunisie. Mais les résultats montrent clairement que rien de cela n’a été réalisé. Les surfaces emblavées n’ont même pas atteint 700.000 hectares alors que le programme mise sur plus d’un million 300.000 hectares, l’irrigation peine encore à faire son chemin, faute d’investissements. Et le pire, moins de 5 % des 500.000 exploitants bénéficient de prêts. Comment voulez-vous que ça marche ?
Il ressort de vos propos un diagnostic de mal endémique dans ce secteur. Par où doit-on donc commencer la thérapie ?
Oui, il y a un mal endémique dont la raison fondamentale est le morcellement des propriétés agricoles, néfaste à la mise à niveau de la céréaliculture. Aucun expert ne saurait concevoir un redressement de ce secteur avec 80 % de parcelles ne dépassant pas les 20 hectares. Comment voulez-vous qu’on entame l’introduction de nouvelles procédures d’exploitation dans ces conditions ? L’expérience a montré à travers le monde que le rendement de la céréaliculture ne saurait être optimal que dans les grandes exploitations, pour permettre l’amortissement des investissements consentis. Chaque exploitation est censée se doter de son propre matériel, ce qui n’est même pas envisageable chez nous à l’état actuel des choses. Notre céréaliculture se retrouve donc avec des coûts d’exploitation très élevés, avoisinant les 700 dinars par hectare. Elle n’est donc rentable qu’à partir d’un rendement de 900 dinars à l’hectare, soit un ratio minimal de production de 18 quintaux. Or, ceci n’est pas du tout évident. Et on reste emprisonné dans un cercle vicieux.
Comment doit-on réagir selon vous ?
J’avoue qu’il n’y a pas de recette évidente, surtout que l’expérience de collectivisation des années 1964-1969 a laissé des séquelles. Les céréaliculteurs associent encore la collectivisation à l’expropriation. Pourtant, il s’agit de deux approches très différentes l’une de l’autre. Face à ceci, il est nécessaire de développer progressivement la culture de la collectivisation, pour pouvoir aspirer à bénéficier plus tard des investissements nécessaires au redressement de la céréaliculture. A mon avis, on ne peut pas échapper à un tel schéma si on pense vraiment à garantir l’autosuffisance en matière de céréales. On pourrait même envisager l’exportation si un tel schéma de production réussit à s’implanter en Tunisie. Il n’empêche qu’à l’état actuel des choses, il faut d’abord commencer par une grande concertation avec les différents intervenants dans le secteur, pour dégager les grandes problématiques du secteur. Pour réussir une telle démarche, l’administration est appelée à faire un geste concernant l’endettement. Car le secteur ne saurait être dynamique sans l’injection de capitaux.
C’est dur !
Oui, ça l’est. Mais, les enjeux de la céréaliculture sont d’ordre stratégique. Il faut donc leur consacrer temps et argent pour réussir ces paris. Autrement, on risque de se retrouver un jour importateur d’une bonne proportion de nos besoins agricoles et aux prix forts. Il vaudrait mieux réagir tant qu’il est encore temps.


Interview conduite par Mourad SELLAMI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com