Des mots et des choses : Chevaux de course





Par Mohamed MOUMEN
Les JCC ont vécu. On connaît enfin les heureux primés. Adieu suspense. Les esprits jusque là anxieux, se sont heureusement apaisés. Outre la compétition officielle, on a vu décerner également des prix dans le cadre des compétitions parallèles. On a même vu s’attribuer un nouveau prix : celui de l’«Organisation de la femme arabe». Le point de curiosité absolue est cet énigmatique «prix du public» décerné cette année au film «Le palmier blessé» (quel drôle de titre !). C’est dire que les JCC aiment les prix. Ce n’est pas le cas des JTC, enfin les JTC de Mohamed Driss qui voit dans les compétitions artistiques une vilaine confusion avec les courses de chevaux. Et Driss de préciser pour tous ces imbéciles que nous sommes : « les acteurs ne sont pas des chevaux  («Zweyel»). Allez lui dire que le cheval est la plus noble conquête de l’homme ! Et si j’étais vous, j’irais jusqu’à lui faire remarquer que par les temps qui «courent» (c’est le cas de le dire, hein ?), il n’est plus certain que l’homme vaille mieux que le cheval. En vérité, ces purs-sangs n’ont rien à envier à ce cher bipède que nous sommes─ ni rapports beauté, force, puissance ou même intelligence. Non, vraiment rien. On va vous dire : ce serait à la limite pur bonheur, un bonheur absolu, que le cheval accepte, ne serait-ce que partiellement, d’être comparé à nous autres, les êtres humains. Reste que ce qui angoisse les Driss dans cette affaire de concours est ce fait, pour le moins inhumain, qu’un prix remporté par l’acteur «Foulen» peut très bien tuer un autre acteur «feltaine». Or les Driss, au cœur tendre, n’aiment pas que nos acteurs de théâtre meurent, qu’ils connaissent le triste sort de Robert et Gloria, ces candidats au marathon de danse organisé dans l’Amérique des années trente et raconté par le chef-d’œuvre de Sydney Pollack, «On achève bien les chevaux», inspiré du best seller de Horace Mac Coy, «They shoot horses, dont they ?».
Va–t-il vraiment falloir expliquer à notre cher Watson alias Driss que le système des prix est un «jeu», au sens de Roger Caillois, qui relève de l’évaluation. Évaluer, attribuer une valeur, c’est « apprécier », c’est, comme son nom l’indique, administrer un prix. C’est donc avant tout un procédé qui permet de stimuler la création tout en incitant l’artiste à mieux parfaire son œuvre. La concurrence et de la comparaison, la compétition pour tout dire, n’ont pas que des effets bénéfiques sur l’art. Les artistes au cœur fragile, à l’âme faible, à la sensibilité écorchée vive, à la croyance en soi fragile, n’ont qu’à s’abstenir de concourir. En revanche, la malhonnêteté absolue est celle qui consiste à participer puis, en cas d’échec essuyé, incriminer le jury et crier à la malhonnêteté même du jeu. Ainsi n’accepte-t-on le jeu qu’en cas de réussite et de victoire. C’est le comble de la mauvaise foi. Non pas que les abus dus à l’incompétence, la partialité ou même la malhonnêteté de certains jurys ne puissent jamais exister et fausser ainsi le jeu, mais cela fait partie du jeu justement: comme la transgression de la loi est présupposée par la loi, la tricherie est l’horizon brumeux et menaçant de tout jeu. On peut s’offusquer moralement de la tricherie, mais l’on ne peut accepter un jeu sans admettre l’éventualité et la possibilité de la «triche» ; et cela, de la part de tous les protagonistes du jeu (les jurys, les concurrents et les participants, les organisateurs). Ainsi, si malheureux que puisse être cet ordre des choses, il est à accepter ou à refuser, mais dès le départ, avant même que ne commence le jeu. En tout cas, il n’entraîne pas l’idée «drissienne» de la suppression des prix dans une manifestation de l’importance des JTC. En ce sens, on pourra bien dire clairement que les JCC donnent une bonne leçon aux JTC de Mohamed Driss. Qu’il y ait des artistes qui décrient les palmarès, c’est tout à fait compréhensible. Voudrions-nous donc que les perdants acclament les résultats qui les défavorisent et pénalisent ? Il faudrait pour cela un sens élevé de «fair-play» et de la sportivité qui sont, avouons-le, plutôt peu propagés, surtout parmi nous, enfants d’Afrique : pour rester un peu dans l’actualité et le jeu, voyez par exemple la sportivité élevée des Mazembéens face à nos Espérantistes ! Mais, chez les Congolais comme chez nous, c’est du pareil au même. Et si vous voulez encore et toujours des preuves, attendez voir les prix et les palmarès des prochaines JMC (les Journées musicales de Carthage) nouvellement nées ! Comprenez bien ceci: les autres, ces extraterrestres d’Européens, acceptent en général, à quelques exceptions près, de jouer le jeu en respectant ses règles. Mais nous ? Quoi, nous ? Vous voulez nous faire croire que vous ne voyez vraiment pas que nous sommes plus futés que tous les hommes de la terre réunis ? Pourtant, les choses sont claires : eux, tous ces mongoliens des pays du Nord, en imbéciles de première, ne considèrent pas du tout les palmarès et les prix comme des manières d’«achever les chevaux». N’est-ce pas une bêtise absolue ?


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com