Des mots et des choses : Consommons en rêvant. Au moins !





Par Mohamed MOUMEN
On regarde une émission de télé et voici qu’on interrompt tout et qu’on vous annonce une page de publicité. De quel droit ? Du droit du plus fort : de celui qui a de l’argent, de celui qui a acheté tous les droits à la chaîne qu’on est en train de suivre. La chaîne ne m’a pas consulté pour savoir si elle doit ou non aliéner ses droits qui sont en principe, et de quelque façon, mes droits de spectateur. Que cette chaîne soit publique ne fait qu’aggraver le problème: de quel droit, en effet, T7 ou T21 , par exemple, se permettent-elles d’aliéner de la sorte nos droits ? Mais qui parle de droit ici est un aliéné à coup sûr, car on n’est en fait nullement dans une situation de droit : on est plutôt dans un état de nature. On est dans une situation où règne la loi du plus fort─ soit la loi de la jungle. L’argent, plus fort que tout, plus puissant que tous, règne en maître absolu. Au fond, nos temps modernes, en particulier notre ère mondialiste actuelle, devraient avoir un peu honte : en effet, n’est-ce pas déshonorant pour un monde comme celui de la télé que tous les efforts qu’on y fournit ne sont nullement esquissés à l’adresse du téléspectateur, mais plutôt à l’intention de l’annonceur publicitaire en vue de le rassurer sur son argent investi. La télé est devenue un monde régi uniquement par les lois de l’audimat. Autrement dit, seule la loi des forts et des puissants du monde règne dans ce fichu monde actuel. Pas besoin d’être un sociologue marxiste pour voir à quel point les capitalistes font et défont notre vie. Si l’on veut dire les choses comme elles sont : on n’a plus droit à une vie normale. Non, on ne peut réellement plus rêver vivre dans une société qui ne subirait de quelque façon la loi tyrannique de la publicité, ce monstre aux mille têtes, cette hydre increvable. Une vie urbaine normale non polluée par les spots de pub, ah, quel beau rêve! Mais vous rêvez ? Oui, hélas, c’est devenu proprement inimaginable. Ne plus voir toutes ces affiches sur nos murs, se promener dans des rues dégarnies de tous ces placards publicitaires relève de l’utopie : ce serait Thélème ou l’Eldorado, une cité idéale. Rien de nos villes ne nous appartient plus. Tout est aux annonceurs. De quel droit? Oui de quel droit ? Du droit de celui qui peut tout avec son argent. Cet ordre de faits est devenu l’ordre des choses.
C’est entré dans les esprits, les mœurs, les usages et les coutumes. C’est comme ça et pas autrement; et contre ça, on ne peut rien. C’est qu’en fait personne n’a le choix. Qui a décidé cet ordre de fait ? Tous et personne, et plutôt personne que tous. C’est un système qui dépasse tout le monde. Il n’a ni origine ni fin, ni cause apparente ni conséquence identifiable. C’est comme l’argent, comme les grosses fortunes avec lesquelles la publicité a des apparentements terribles. Cet ordre, en vérité, on ne peut que le subir, l’admettre et l’accepter. Peut-on même se révolter contre ce système ? On peut zapper la chaîne de télé ou tourner le bouton de la radio, certes. Mais n’est-ce pas pour retomber sur d’autres chaînes et sur d’autres radios qui passent d’autres spots comparables ? On n’a vraiment pas où fuir ni où se réfugier. On sort dans la rue : on est vite agressé avec le même genre de bandes publicitaires. Non, pour de bon, on n’a pas où aller. On est envahi. On est assailli, harcelé et traqué comme une bête qu’on chasse et pourchasse. C’est un harcèlement continu, un matraquage qui ne finit jamais. Et, c’est jour et nuit ainsi ; c’est sans répit. Et puis à supposer même que l’on puisse se révolter, à quoi cela pourrait-il bien servir ? Que peut bien un individu contre tout un système ? Ça ne changera rien à l’ordre des choses. Ordre qui n’existe pas uniquement chez nous, mais partout dans le monde entier.
Il demeure néanmoins que l’ordre publicitaire dans les pays du nord a le mérite au moins de chercher à se donner une éthique, une sorte de morale dont les bases et les principes tentent de le rendre moins sauvage et moins inhumain, plus supportable et moins insupportable. En quoi faisant ? Eh bien en promouvant la publicité jusqu’à l’élever à une sorte d’art, parfois un art majeur (Voyez la Pologne !). Certes, on peut dire qu’elle reste là-bas aussi foncièrement commerciale, mais elle fait tout pour accéder à une certaine dimension artistique et esthétique. Rien à voir avec notre publicité qui reste triviale, très souvent laide, sans aucun sens du beau ou du bon goût. Parfois même, elle se retrouve vulgaire. En fait, nos slogans ne sont jamais travaillés et composés dans un sens qui serait vraiment poétique. Le plus souvent, à 80% des cas, on recourt à l’assonance (sej’ou, en arabe). Ce n’est pas joli du tout. On peut facilement constater comme c’est primaire, comme c’est vraiment à la lisière du grossier. C’est surtout sans pertinence, sans imagination ni distinction. Jamais, au grand jamais, vous ne surprendrez un slogan intelligent et raffiné, poétique, rêveur et surtout qui donne à rêver. L’image est aussi à l’avenant. Qu’elle soit filmique ou photographique, elle est toujours mal conçue, mal composée et mal exécutée.
Oserais-je le dire : depuis l’instauration de la publicité chez nous, je n’ai personnellement jamais vu un spot tunisien qui m’ait enthousiasmé ou ravi. Jamais. Ne suis-je pas injuste de traiter tout et tous d’un même revers de la main ? J’ai souvent demandé à des amis artistes ou intellectuels ce qu’ils en pensaient. Même verdict. La publicité, qui nous bouffe nos jours carrément, est certainement de toutes les pratiques à caractère artistique, l’activité la plus sous-développée. Ils sont tous unanimes : elle est encore à l’âge de pierre. On y nage en pleine préhistoire. Pour qu’elle ne reste pas en dehors de l’histoire, pour qu’elle ne nous fasse pas civilisationnellement honte (comme c’est le cas aujourd’hui), il va falloir qu’elle se dépêche de se développer autrement. C’est une branche d’activité à revoir de fond en comble. Mais, connaissant nos privés et leur sens de l’artistique et de la perfection, on peut toujours rêver. Ce n’est donc pas demain la veille qu’on pourrait espérer voir des publicités qui nous feront rêver. Au moins là-bas, la société de consommation donne à consommer en faisant rêver et rêver tout en consommant.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com