«El Hobb» à la Galerie Ammar Farhat : Des cœurs enflammés, ou variations sur l’Amour





A-t-on soif d’amour ? De quel amour parle-t-on aujourd’hui ? Ces questions  et tant d’autres ont nourri les œuvres des artistes qui exposent à la Galerie Ammar Farhat, à Sidi Bou Said.
«El Hobb» rêvé, désiré, chanté, vanté et rarement réfléchi, est une forme que des artistes exposant à la galerie Ammar Farhat ont célébrée. Mohamed Ben Soltane nous communique l’image d’un amour accidentel qui nous tombe dessus d’un seul coup : d’un coup de foudre qui se joue de notre psychologie et de notre destin. Selon Ben Soltane, nous sommes ou pouvons être sujets à cet amour, évoluant sans nous en rendre compte dans une réalité dont le fond est une trame faite d’incantations : l’amour à l’infini. Feryel Lakhdhar, elle, célèbre un amour romantique, rêveur et voluptueux que vivent ses personnages et dans lequel ils semblent se délecter à travers l’intérêt et l’admiration du regard amoureux se posant sur eux, s’en nourrir et grandir. Dans cette œuvre où érotisme et romantisme fusionnent sur fond noir, on ne peut savoir lequel des deux est prédominant : la gravité d’un monde foncé que l’insouciance frêle des amoureux empêche de voir, ou l’optimisme d’un amour fin mais fort, capable d’éclairer le noir.
Ymen Berhouma célèbre l’union des âmes amoureuses et leur fusion. Rym Karoui réfléchit l’amour en retranscrivant ses propres questionnements ou ceux indécis et curieux de tous les jeunes amoureux avec lesquels elle semble s’être entretenue. Insaf Saada avec son «Sakhan» et ses tableaux sans titre, chante l’amour chaleureux, crie l’amour brûleur. Les graffitis, marques de la ville, et la chaise, débris industriel, traduisent dans son œuvre la fragile permanence de l’amour en ces temps modernes. L’œuvre voyeuriste de Dalel Tangour épie les amoureux et chasse leurs mouvements dans une nature imperturbable. Nicène Ksontini réfléchit sur l’amour narcissique, que réfléchit le miroir chaque fois que les narcisses que nous sommes s’y regardent, méditant sur notre amour propre et le nommant de 99 appellations différentes. Aimer l’autre ne risque-il pas de favoriser un retour vers soi-même qui réduit l’autre à un simple objet à travers lequel on s’aime plus ?
Jeunes, nous attendons beaucoup d’«El Hobb», plus qu’on ne peut en donner, plus qu’on ne peut assumer… puis on apprend à s’y contenter de peu. L’âge et les expériences font que nous choisissions de devenir plus réalistes et que nous ne nous permettions plus que des sentiments amoureux de plus en plus maîtrisés, de moins en moins rêveurs. C’est d’ailleurs ce rêve encore épargné par la désillusion qu’a retranscrit la jeune Faten Gaddes dans sa petite mais grande œuvre.
Amour, quand tu nous assailles !
«El Hobb» désenchanté, déchu, choquant et choqué est, lui, présent à travers l’œuvre de Meriem Bouderbala qui nous présente un amour «voilé» complaisant et hypocrite, et celle de Dorra Dhouib, teintée d’érotisme et où la part est belle à un amour cru et franchement marginal. Quant à Rafik El Kamel, il insiste à travers sa toile rouge sur le désir masculin et la flamme qu’avivent les jeux de séduction féminins. Aicha Filali elle, souligne le côté vieillot et suranné de l’amour à l’eau de rose, célébré dans les films de série B et démontre avec beaucoup de dérision et le caractère obsolète de telles conceptions de l’amour. «El Hobb» kitsch et ringard est présent dans les plats aux décalcomanies qui évoquent des classiques cinématographiques et musicaux orientaux de la deuxième moitié du siècle dernier, œuvre signée par l’artiste Aziza M’rad. Les apports de tous ces artistes ne font que souligner le mythe. Le débat passionnant et inépuisable qu’ils suscitent permet une réflexion collective et une expérience altruiste de partage et d’échange. Mais «El Hobb» reste cependant une expérience individuelle et solitaire nécessitant, afin de le cerner, une mûre et épuisante réflexion. Marianne Catzaras semble illustrer dans son diptyque cette quête de l’amour et cette réflexion profonde sur ses significations. Ses questionnements dépassent ceux, communs et éternels : amour ou toc ? ou est-ce le bon ? pour s’ouvrir à des réflexions existentielles que l’Amour rend légitimes.
De l’exposition El Hobb, nous sortons contents d’avoir assisté à de belles performances mais fatigués de réfléchir. C’est que les artistes n’ont pas choisi la facilité dans leurs approches et nous ont réservé chacun plusieurs lectures de son œuvre et de son amour. Nous sortons de l’exposition avec plus de questions qu’en y entrant, car elle n’en résout aucune. Mais puisque à la base, on ne peut attendre d’un travail d’artistes de nous fournir des réponses, Aicha Gorgi et ses convives ont relevé le défi.
Autant la passion, l’amitié, l’affection, le plaisir et l’amour spirituel, physique ou romantique sont des variations sur un même continuum, autant les différents supports et techniques présents à l’exposition sont venus rendre un hymne à «El Hobb», un sentiment qui ne cesse d’inspirer et d’alimenter les débats.


Chems Eddine MECHRI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com