Des mots et des choses : Riviera





Par Mohamed MOUMEN
D’un coup, comme par une espèce de coup de vent épidémique, de nombreux festivals se sont surpris à changer leur vocation de nationale et locale en méditerranéenne. Déjà que les JCC, dans leur dernière version, ont failli succomber à cette brise marine. Elles se sont sauvées in extremis. Mais c’était sans compter sur l’audace des JCE (Journées du cinéma européen) qui, elles, d’Européennes, se voient subitement se convertir en Journées méditerranéennes. D’autres festivals vont suivre, paraît-il : ainsi Korba va-t-il regarder du côté de notre grand bassin. On ne compte pas les festivals qui sont nés méditerranéens comme celui du malouf de Testour ou celui de la Goulette. Ne parlons-pas de ceux qui marchent à l’heure méditerranéenne mais au noir, un peu «clando’» et comme «incognito». Est-ce si honteux ? Bien sûr que non! Reste qu’il n’y a pas que les festivals qui ont le béguin pour cette mer : on ne vous nomme pas les associations et les clubs qui se meurent de vouloir afficher à tous prix leur appartenance méditerranéenne. Et puis les colloques et les tables-rondes qui axent leurs sujets sur les choses de la vie passé et avenir de la chère méditerranée !
Aux yeux de ces enfants de Braudel (Fernand, de son petit nom), pour qui la Méditerranée est le berceau de toutes les civilisations, nous sommes, nous les Tunisiens, avant d’être Arabes, des êtres surgis de cette mer fabuleuse. Toutes nos richesses humaines, culturelles et civilisationnelles, proviennent de cette mer, mère si nourricière. On s’ingénie par conséquent à nous le rappeler en toutes occasions, à tout bout de champ. Dans le cas (de malheur !) où on l’aurait oublié, par hasard. C’est donc à une nouvelle identité qu’ils nous invitent. Qui, «ils» ? C’est aussi impersonnel, aussi anonyme que «la massa confusa» de la nuit cosmique des primitifs. «Ils» ne le disent pas, bien sûr, comme ça, avec cette gaucherie et cette goujaterie. Non, eux, ils choisissent bien leurs mots. Ils les pèsent. Eux font dans le soyeux et le mielleux. Ils disent vouloir nous faire prendre conscience de la part méditerranéenne qui est en nous. On a toutefois beau chercher cette part maudite, on ne la saisit pas exactement. À quoi tient-elle ? En quoi consiste-t-elle ? Pas de réponse claire. On entend certes des cafouillis et des bafouillages, des embrouillaminis et des embrouillements, mais rien qui soit lumineux. On n’évolue pas trop dans le clair. On reste vaseux et évasifs. Qu’est-ce qui est méditerranéen en nous ? Seul le vent (de la mer !) connaît la réponse. L’histoire a parlé ? Ah oui, et qu’est-ce qu’elle a dit ? On peut savoir ? Les guerres ? Oui, les guerres. Les guerres, hélas. En fait, il y a des choses, il y a des choses. Ne serait-ce qu’intuitivement, tout le monde sent qu’il y a quelque chose. On nous dit, on croit savoir qu’on nous dit que tous les pays du Bassin méditerranéen ont connu un destin similaire. Oui, mais alors dans ce cas, l’humanité entière, n’est-ce pas vrai, a connu le même destin. Ça nous fait vraiment une belle jambe que de le savoir, et de le savoir comme ça, de cette façon si sibylline. Serait-ce si stupide que ça que de demander ce qu’il peut bien y avoir de commun, par exemple, entre un Tunisien et un Italien à part qu’ils aiment trop les pâtes ? On ne voit rien sinon ces grands bouquins, ces thèses poussiéreuses, qui veulent nous persuader que les Romains sont nos véritables ancêtres. Mais on peut continuer comme ça, pendant des journées entières, à passer en revue tous les domaines, farfouiller et fouiner dans tous les secteurs de la vie humaine en solo ou en groupe, regarder par-ci par- là en tâchant de déceler les points qui rapprochent les différentes communautés vivant autour de cette fameuse Méditerranée, on ne trouve presque rien. À cet égard disons, et là on va heurter sûrement quelques sensibilités (espérons pas méditerranéennes tout de même !) : cette pseudo méditerranéité n’existe que dans la tête de ceux qui veulent gagner des voyages, élargir le cercle de leurs amitiés hors nos frontières, étendre leur marché, se désennuyer et que sais-je encore. Il se trouve que les promoteurs de ces idées pro-méditerranéennes sont souvent (même si ce n’est pas toujours, non pas toujours) les mêmes qui affichent de plus en plus ouvertement leur non appartenance au monde et à la culture arabes, bref ceux-là qui refusent de plus en plus effrontément leur identité, un peu à l’image de cette Nessma TV qui zappe carrément et allègrement le mot arabe de son slogan en affiche : Nessma du Grand Maghreb. Voilà, face à cette mer méditerranéenne de cafouillage, Nessma est au moins claire. En clair, elle n’est pas cryptée pour un sou. Claire, tout à fait. Oh ça pour être claire, cette chaîne est on ne peut pas mieux dire : claire !


Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com