«Nos aïeux ont dit» : Dictons et proverbes dans l’air du temps





Dans un exercice intelligent et passionnant, sculpteurs, peintres et photographes ont tenté
de rendre matériel l’immatériel. Zoom sur une exposition peu conventionnelle !
Les exposants à Kalysté, tous des jeunes entre 23 et 30 ans, pour la plupart enseignants à l’Institut Supérieur des Beaux-Arts de Tunis, allient l’art pictural au patrimoine immatériel constitué de dictons et de proverbes et nous embarquent dans une expérience où photographies, sculptures et peintures se joignent au vocable et se proposent de l’interpréter. Notre culture tunisienne est imprégnée de contes, de dictons et autres modes d’expression, boudés par la nouvelle génération. Mal informé, le jeune tunisien aujourd’hui ignore de nombreux aspects de sa culture orale et sa perception de l’ancien et du local risque d’en devenir négative voire dénigrante. Face au risque de déracinement, des chercheurs et des auteurs tunisiens ont repêché le patrimoine local et spécialement oral, constitué essentiellement par des proverbes et dictons anciens. «Anthropologiquement, nous dit Koselleck Reinhart, toute «histoire» se constitue par la communication orale et écrite des générations. Et c’est seulement quand l’espace de la mémoire orale tend à être restreint par l’extinction des vieilles générations que l’écrit devient le support privilégié de la transmission historique».
L’équipe «Nos aïeux ont dit» (Kalou ness bekri pour le titre original) de Kalysté, avec les performances qu’elle propose en matière de peinture, de photographie et de sculpture, présente un exercice audacieux basé non seulement sur la lecture des dictons mais aussi sur leur négociation. Ces dictons sont perçus là comme des manifestations culturelles en continuel état de flux qu’il s’agit de capter mais aussi d’interpréter. Par les détails qu’ils contiennent et l’abondance de signes et d’univers qu’ils suggèrent, ils attisent la curiosité des artistes et les invitent à un singulier exercice d’imagination et d’expérimentation.
Au bout des lèvres… une œuvre !
Heifel Ben Youssef expose des photographies urbaines surprenantes par la représentativité des détails qui y sont cristallisés des dictons qui en sont les thèmes. Rim Ayari et Faycel El Mejri rendent hommage, à partir de leurs travaux, à la sagesse d’un ensemble de proverbes tunisiens, et soulignent la fatalité de la vie avec des œuvres comme «sèat el kdha liha ghafla» pour la peintre et photographe et «ejbed ma troud ljbél tethad» (Dépense sans compter, même les montagnes s’épuisent) pour le jeune et doué dessinateur et sculpteur. Mariem Sabbagh choisit, à partir d’un changement d’échelles et d’un travail sur les détails, d’explorer en profondeur les significations des dictons et les secrets des personnes dont elle fait le sujet de son œuvre. Mouna Negra continue à célébrer à travers ses toiles et les dictons qu’elle semble avoir choisis de traiter le corps féminin. Ali Bouden traite de sujets graves dans des toiles colorées et aux apparences acidulées. Abdessalem Ayed et Sahraoui Saber interpellent les visiteurs par des sculptures brutes et en métal. Pour toutes les œuvres, on est en droit de se demander qui des deux a précédé l’autre : si les dictons ont été choisis en amont des travaux, contraignant les photographes à chasser le moment précis où leurs sujets pouvaient évoquer le thème choisi et les peintres et sculpteurs à réfléchir sur la façon de représenter plastiquement un sujet choisi au préalable, ou si c’est le dicton qui vient pour titrer l’œuvre. Dans les deux cas, la sensibilité des artistes est salutaire, l’émanation ou l’expression de tels proverbes d’une réalité partagée est à tous curieuse.
Dans sa citation, Koselleck Reinhart nous présente l’archivage par écrit comme support privilégié de la transmission historique. Privilégié ne veut pas dire unique, et c’est ce que nous prouvent les huit artistes précités, avec un neuvième s’étant joint à eux : le chanteur de Slam Hatem Karoui, avec ses improvisations sur le thème des proverbes tunisiens qui a suscité l’intérêt des visiteurs.
Les jeunes se tournant vers l’ancien, le théâtre rejoignant la peinture, la sculpture et la photographie pour exalter le vocable et marquer une sorte de continuité qui menace la rupture, voilà le point fort de l’exposition.
C’est que les artistes ne sont pas les uniques parties prenantes impliquées dans un tel exercice d’interprétation du patrimoine : nous pouvons tout à fait nous attendre à ce que d’autres interventions ou designers de l’objet, de l’image et de l’espace s’intéressent à ce patrimoine immatériel en constante mouvance : un patrimoine qu’il s’agit, entre autres, de réinventer.

Chems Eddine MECHRI


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com