Des mots et des choses : Cette voix qui s’emballe





Par Mohamed MOUMEN
Deux genres de voix principaux semblent se partager le paysage des commentaires sportifs télévisés,  en particulier des matches de football.
D’un côté, il y a ces voix qui essaient de conférer un caractère neutre au commentaire qu’elles déploient ; de l’autre côté, il y a ces voix plus engagées, plus passionnées, celles qui se laissent aller à leur émotion, dans une sorte de dérive subjective qui ne veut jamais se contrôler, qui se laisse emporter et se transporter.
Le premier type de voix fait du match l’occasion d’une description qui essaie de se limiter à ce qui se passe sur le terrain et dans tout le stade mais en se gardant de mêler, en tout cas le moins possible, les états d’âme, les mises au point ou les réflexions qui ne se rapportent pas directement aux événements présents. Le match est tenu ici pour une espèce d’ « être de raison », d’un objet rationnel réclamant une approche plus ou moins rationnelle, donc quelque peu neutre ou comme ils disent « objective ». On est ici en présence de voix qui tentent de souligner la distance existant entre le commentateur et l’objet commenté. Elles se veulent résolument les moins engagées possibles.
La deuxième classe de voix cherche, au contraire, à abolir précisément toute distance entre le jeu décrit et le descripteur. Le sujet (le commentateur) se fond dans l’objet (le match). Ici, le commentateur n’est point une instance qui se situe en dehors de l’événement ; il a tendance au contraire à se mettre dedans, à s’y jeter même. Du coup, il ne commente plus, il vit. Il s’oublie en tant qu’informateur et descripteur pour n’être qu’un simple supporter. Dès lors, tout ce qu’il dit et tout ce qu’il peut faire comme remarques sont de l’ordre du « fan » et non plus du médiateur « pro ». On pourrait toujours donner, si ça nous amuse, des exemples illustrant ces deux sortes de voix : pour les premières, appelons-les les « neutres », on a en Labidi, Khlifa, Ben Amara et Khouildi des exemples frappants. Pour les secondes, qu’on peut appeler les « passionnées », on a en les gars de Jazeera sport des modèles du genre. À leur tête trônent Raouf Khlif et surtout Issam Chawali.
Indice significatif
Ah Chawali ! C’est toute une histoire. Il est plébiscité depuis de longues années comme meilleur commentateur sportif du monde arabe. C’est un indice hautement significatif. Ça en dit long sur nos valeurs, nos mœurs et nos goûts. Les Arabes, en orientaux, ont tendance à être des sentimentaux et des émotifs Ce ne sont pas principalement des hommes de tête, mais des êtres d’affects. On reprend ici des clichés ? On généralise ? On va du sport à autre choses ? Certes, on est dans un monde de sportifs et ça ne devrait pas être appliqué donc automatiquement à d’autres secteurs de la vie, c’est vrai. Cependant, ne pourrait-ce pas être significatif et révélateur de quelque chose ? Il est détestable de schématiser et de généraliser, certes, mais on ne peut non plus ne pas être concerné par un phénomène dès lors qu’il devient récurrent, car la récurrence ne peut pas ne pas être significative. En tout cas, la vertu propre à la répétition est qu’elle nous révèle au minimum qu’on n’est pas face à un fait de hasard. Avec elle, on n’est jamais dans le circonstanciel. Dès lors, on peut bien dire ici qu’on touche quelque peu aux structures mentales ou spirituelles de notre peuple arabe. Dès lors qu’un phénomène est répétitif, dès lors que Chawali est choisi plusieurs fois comme étant le meilleur commentateur sportif, il nous est idée que ce ne peut être un simple fait de hasard. Non, ce n’est pas possible que ce soit un fait aléatoire et simplement conjoncturel. Ça doit nécessairement signifier quelque chose. Ça ne peut pas ne pas être indicatif de quelque chose. Ça indiquerait quoi ? Ça nous dit un peu sur l’esprit des sélectionneurs et des électeurs. Vous choisirez vos gouvernants tels que vous êtes, dit un adage arabe. C’est tout à fait exact. Nos élections nous trahissent et nos élus nous expriment. Ils nous parlent et nous énoncent. Chawali qu’on le veuille ou non est inimaginable dans les sports français par exemple. On pourrait rapprocher son style des modes de commentaires sportifs tels qu’on peut les rencontrer chez les latinos, dans les pays de l’Amérique latine ou dans quelques contrées hispaniques (mais n’est-ce pas dû au fait qu’entre ces peuples et nous il y a quelques parentés ? En quelques points, ils doivent bien nous ressembler). Eux aussi sont dans quelques formes de passions. Chawali s’est peut-être inspiré de ces styles latinos pour composer son propre style. C’est un style qui essaie de créer, rien que par la voix, une ambiance surchauffée et survoltée. Dès le commencement du match, dès l’entame du commentaire, il a vite fait d’élever la voix et de la placer très haut avec volume très fort, timbres à résonances pathétiques, modulations à vocations lyriques. On vit au rythme de la voix de Chawali toutes les émotions que nous pouvons vivre, nous autres téléspectateurs. Du coup, il est de notre côté, il est avec nous, enfant de la même équipe que nous supportons. Il va de soi que c’est cette complicité qui nous le rend si proche, si sympathique au sens fort du mot sympathique (même pathie, sentiments identiques). En voilà un commentateur qui n’est pas loin de nous, qui ne nous est pas étranger, qui éprouve les mêmes sensations et partage les mêmes sentiments, qui vibre avec nous à l’unisson. Nous nous identifions à lui et il s’identifie à nous. Il est nous. Il nous exprime. C’est nous qui sommes en train de faire ces remarques, d’émettre ces opinions, de dire ce qui se dit. C’est que Chawali est étranger à toutes formes de commentaires qui se contenteraient simplement et modestement de noter ce qui se passe sur le terrain. Il veut bien au contraire signifier sa présence : il exprime en effet ses opinions, n’hésite pas à blâmer tel joueur ou à louer telle action, il porte des jugements sur tout, donne ses bénédictions et ses malédictions à tous. Sa particularité est d’être digressif : il ne recule en effet devant aucune digression de quelque ordre qu’elle soit. Il vous glane et vous bombarde à coups de renseignements, vous jette à tout bout de champ des éléments d’informations et de connaissances hétéroclites puisées dans divers domaines ou disciplines.
Véritable moulin à paroles
Tout y passe : l’histoire, les arts, l’économie, la sociologie, la culture, et même la poésie. Rien ne l’arrête, tout l’élance, tout est bon à dire, rien à jeter, rien à taire ; ça ne se tait jamais, du début du match jusqu’à la fin. C’est un véritable moulin à paroles. Ici commenter, c’est parler, et à tout prix ; mais parler ici, c’est crier, hurler. Il est le premier à se désoler et le premier à être heureux. Il parle, il nage dans le bonheur. C’est que pour lui, le plus important est de parler : il est heureux de parler même en disant sa désolation, sa tristesse ou sa déception. Triste ou joyeux, il est toujours volubile. Il n’a jamais peur d’exprimer ses états d’âme. Il ne craint pas de se tromper. Il est versatile, contradictoire, changeant. Bref, il est à l’image des supporters ; parfois même, il est un brin holigan. Il est bien sûr patriotique, parfois jusqu’au chauvinisme. Il est un personnage haut en couleur. Il est multicolore, arc-en-ciel. Et les gens de nos pays l’aiment. Les gens du peuple. Pas les intellos. Pas moi, par exemple. Je n’aime pas ce style de commentaire. J’aime le style d’un Christian Alexandre, celui de TF1. Mais à chacun ses goûts, n’est-ce pas ? Et puis, qui peut décider que tel ou tel style est de mauvais goût ? On ne peut le dire sans mauvaise conscience dès lors qu’on peut, comme avec Chawali, vivre passionnément, émotionnellement, le plus intensément, et le plus pleinement du monde tel match de foot. On devrait réviser nos critères ? Pourquoi pas ? Dire que Chawali est populiste, ringard et un peu canaille, c’est faire injustice à ce singulier commentateur sportif. Non, il faut croire plus simplement que Chawali incarne à sa manière, grâce à sa voix, cette voix du commentaire sportif qu’on appelle : «le commentaire total»  qui se fonde sur le commentaire passionné et passionnel, partisan, partial et partiel, émotif et émotionnel, créateur d’ambiance et plongeant dans la chaude ambiance stadiste. Bref, c’est un style chaud, chaleureux : enflammé, en feu. On aime ou l’on n’aime pas. Moi, je n’aime pas, mais des dizaines de millions de gens aiment. Ils n’ont pas tous mauvais goût et ne sont pas tous faibles d’esprit quand même !


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com