Un an après la guerre : Le bourbier irakien/M. Ahmed Ounaïes, ancien diplomate: «La Ligue arabe doit assumer l’indispensable transition»





Un an après l’invasion de l’Irak, plusieurs questions restent pendantes: le casus belli, la fin de l’occupation, le progrès de la lutte anti-terroriste, l’avenir du peuple irakien. En mars 2003, la grande question n’était pas l’issue de la guerre, dont nul ne doutait, mais pourquoi la guerre? L’argumentation développée par les Etats-Unis et le Royaume Uni fondée sur la menace des armes de destruction massive de même que les connexions établies par Colin Powell le 5 février devant le Conseil de sécurité entre l’Irak et Al Qaïda, sont purement et simplement démenties par les faits. La raison d’être de l'invasion étant anéantie, pourquoi, dans la logique même de la coalition, des forces d’occupation s’imposent-elles encore en Irak? Les efforts pour justifier le maintien de l’occupation militaire ne sont pas plus convaincants que le casus belli fabriqué et péniblement ressassé au départ. Après les destructions physiques et les dommages moraux incommensurables, le fait même de l’occupation militaire d’un pays arabe ne semble guère embarrasser les envahisseurs. La destitution de la dictature, que tous les démocrates du monde souhaitaient, que ce soit en Irak ou ailleurs, ne justifiait certainement pas ce coup de force aux conséquences incalculables pour les Etats-Unis, pour les Nations unies et dans les profondeurs du Monde arabe. Cet échec politique était évitable. De surcroît, le maintien en Irak d’une armée d’occupation est d’autant moins justifié aujourd’hui que cette armée n’est plus vouée à aucune offensive et qu’elle est elle-même exposée à la violence et à la haine dans le pays et dans la région. La coalition est-elle à ce point incapable d’une révision politique dont les bénéfices seraient pourtant immenses pour elle-même et pour l’ensemble de la région? Le transfert de l’autorité au futur gouvernement irakien en juillet prochain ne doit pas nous abuser. Tant qu’il subsistera sur place des forces d’occupation, il n’y aura ni liberté ni souveraineté irakienne, mais un protectorat sur le pays et un droit de regard sur la région. Tous les pays du Moyen-Orient se ressentent de la présence de forces étrangères qui prétendent servir le bien du peuple irakien mais dont nul ne sait pourquoi elles ne sont pas reparties, ni à quelles conditions réelles elles repartiront. Le véritable casus belli n’était-il pas le contrôle du Moyen-Orient? C’est le fond de la question. L’invasion de l’Irak et l’obstination à s’y maintenir étaient conçues dans le but de déterminer par la force la définition et l’édification d’un certain ordre régional. Dans cette stratégie, le gouvernement irakien sous contrôle devra jouer un rôle défini dans lequel il ne sera pas plus souverain que l’Autorité Palestinienne. Les menaces dirigées contre la Syrie, le Liban et l’Iran aussitôt après l’invasion éclairent la stratégie dont l’Irak n’était qu’un jalon. A Damas, où il s’était rendu au lendemain de la fin des combats, Colin Powell exprimait la menace sur la région par la formule «tirer les conséquences de la nouvelle situation». Dans sa hâte, la coalition croyait pouvoir consommer si tôt la victoire des armes. Et pourtant, quel avenir est concevable sous le régime d’occupation rampante en Irak, en Syrie et en Palestine? Plus que jamais s’impose la priorité de l’évacuation des armées étrangères et s’impose à une échelle encore plus large le devoir de résistance. Dans la rhétorique de la coalition, l’invasion de l’Irak devait favoriser l’éradication du «terrorisme international». Ni le fait de l’invasion, ni le maintien des forces d’occupation n’ont vérifié cette politique. Bien au contraire, l’invasion et l’occupation n’ont fait que relancer et renforcer le «terrorisme international». L’intelligence politique aurait été de hâter l'évacuation des Territoires occupés et non d’aggraver l’occupation en y ajoutant l’Irak. La conséquence est claire et mesurable: le phénomène s’est aggravé en intensité et en extension. L’obstination de la coalition a dramatiquement vérifié l’avertissement lucide et raisonné que la vieille Europe avait lancé à la coalition bien avant le coup de force. Dans l’immédiat, l’impératif pour l’Irak est de restaurer sa souveraineté, de reconstruire l’Etat moderne et d’œuvrer à instaurer la confiance et la sécurité à l’intérieur, mais aussi dans l’ensemble du Moyen-Orient. Dans cette tâche, l’Irak doit pouvoir compter sur la solidarité et l’intérêt bien compris des pays de la région. C’est à la Ligue arabe qu’il incombe, dans un premier temps, d’assurer la relève des forces étrangères. Plus que l’OTAN et que les Nations unies, la Ligue arabe doit pouvoir assumer l’indispensable transition parce que les forces arabes ne sauraient constituer une puissance occupante. Dans un deuxième temps, l’édification d’un système régional de sécurité et de coopération se poursuivait par une conférence régionale appelée à élaborer les instruments juridiques, techniques et militaires du système régional qui doit prévaloir de part en part du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Ce système seul peut instaurer la confiance et mettre fin à la dispersion et à la fragmentation des problèmes de sécurité qui affligent les pays de la région et qui aboutissent à l’implantation contre nature de bases étrangères du Golfe jusqu’au cœur du Sahara nord-africain. Le rôle des puissances extérieures sera d’apporter leur garantie au système régional librement négocié entre les pays concernés. La Ligue arabe a-t-elle la capacité de poser et d’assumer les problèmes de la région de manière constructive afin de limiter les empiètements des forces extérieures et de mieux imposer le respect des droits, de la souveraineté et des intérêts des pays membres? Nous croyons que les pays arabes possèdent les ressources et les intelligences nécessaires et suffisantes pour cette tâche et qu’il appartient aux gouvernements d’en tirer les conséquences. Les Etats-Unis s’acharnent à dénaturer les problèmes de la région, à détourner les priorités et à brouiller les méthodes d’approche et de règlement des conflits. Les pays arabes ne doivent pas opposer aux erreurs catastrophiques des Etats-Unis et, désormais, de la coalition, d’autres erreurs qui seraient plus déroutantes. La France et l'Allemagne viennent de proposer aux pays arabes, à la veille du Sommet, de coopérer sur la base d’un dialogue politique et d’un projet constructif. Plus que jamais s’impose une diplomatie arabe claire et ferme, apte à concilier la résistance absolue à l’occupation et la coopération responsable et constructive avec l’Occident dans le but de mettre un terme à la barbarie, à la loi de la force et à la perpétuation de la violence politique et militaire dans le monde arabe.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com