Assasinat de Cheikh Ahmed Yassine/ M. Chedli Klibi: L’essentiel, c’est de continuer la lutte





Pour M. Chedli Klibi, l’assassinat de Cheikh Ahmed Yassine découle de la politique jusqu’au-boutiste d’Ariel Sharon qui a l’ambition de prendre une place d’honneur dans l’histoire du sionisme. Dans cet entretien, l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe parle de ce précédent gravissime et ses conséquences sur la région, évoque la situation en Irak et donne son point de vue au sujet du projet U.S. du “Grand Moyen-Orient”. * Le Quotidien: Que vous inspire l’assassinat du chef spirituel du Hamas, Cheikh Ahmed Yassine? - Chedli Klibi: Il est clair que Sharon veut donner des gages à l’extrême-droite — présente dans son gouvernement — avant de passer à l’application de son plan relatif à Gaza. Les plus extrémistes des “amis” de Sharon sont pour un nettoyage total des Territoires. Ils pensent que, ainsi, la sécurité d’Israël sera même garantie. Sharon, sous la pression des Américains, veut la même politique de nettoyage, mais “panachée” de certaines mesures qui s’apparentent — seulement en apparence — à un plan politique. * Quelles seront les conséquences de cet assassinat ? - On entendra, de divers côtés, des appels à la retenue. Même si Washington n’est pas d’accord, que peut faire contre Sharon un président en campagne électorale? On sait que, pour chaque élection majeure en Amérique, les lobbies juifs sont tout puissants. * Visiblement, Israël a choisi la fuite en avant et l’escalade de la violence. Pourquoi ? Pensez-vous que l’Etat hébreu, en s’attaquant à un symbole de la résistance, a agi en solo ou au contraire, il a obtenu le feu vert de certaines parties directement ou indirectement impliquées dans le conflit? - Je penche plutôt pour une autre explication. Sharon a l’habitude de mettre le monde devant le fait accompli, qu’il s’agisse de l’Amérique ou de son propre gouvernement israélien, à l’époque où il était encore ministre de la Guerre. Sharon a l’ambition de prendre une place d’honneur dans l’histoire du sionisme. Il veut être considéré comme l’homme qui a sauvé Israël des “lâchetés” commises par nombre de ses prédécesseurs, y compris Begin à qui il ne pardonne pas d’avoir rendu le Sinaï. * Israël cherche-t-il à montrer la voie à suivre en matière de “lutte contre le terrorisme” qui a pris un coup récemment à la faveur des attentats de Madrid? - La voie américaine pour lutter contre le terrorisme a été conçue et planifiée par des conseillers de guerre acquis aux vues israéliennes. Ce que fait donc Sharon dans les Territoires n’est qu’une application de ces vues. Mais, il est vrai, avec peut-être plus de punch, plus d'audace et plus de mépris pour les vies palestiniennes. * Après Cheikh Yassine, pensez-vous que la vie de Yasser Arafat est réellement en danger ? - La vie des leaders qui mènent la lutte ne doit pas nous obnubiler. Ce qui est essentiel, c’est de continuer la lutte. Mais avec des moyens efficaces, selon une stratégie de lutte claire et intelligente. Tout le reste est d’ordre sentimental. * La situation en Irak est plus explosive que jamais. Comment sortir du mauvais pas ? Quelle perspective pour ce pays? -La situation de l’Irak est très préoccupante. Non seulement, en raison de l’occupation, mais aussi — peut-être d’abord — à cause des dissensions ethniques et des antagonismes confessionnels qui commencent à alimenter des conflits locaux, pour le moment, mais qui peuvent, si l’on n’y prend garde, s’étendre et provoquer des déchirures sociales d’une grande gravité. Ce qui se passe dans ce pays ne peut donc laisser indifférents les Etats voisins et l’ensemble du “Monde arabe” — comme on a pris l’habitude de dire, pour éviter d’user de la formule consacrée “la Communauté arabe”. Les contrecoups des événements d’Irak se feront sentir aux alentours, c’est inévitable. Il faut donc que le Sommet de Tunis leur consacre une part importante de ses travaux. * Le projet U.S du “Grand Moyen-Orient” figure justement parmi les principales questions au menu du prochain Sommet arabe. Quelle est votre analyse du sujet? - Depuis des décennies, la Tunisie insiste auprès des “Etats frères”, pour que des réformes soient envisagées dans les domaines social et culturel. Le Roi d’Arabie, Fayçal Ibn Abdelaziz, s’est engagé dans cette direction. Mais, après son assassinat, son œuvre s’est arrêtée net. C’est parce que les pays arabes ont trop tardé à s’engager dans cette voie qu’ils sont aujourd’hui sommés de le faire. Les idées américaines ont été présentées de manière quelque peu agressive. On a prêté à Washington des intentions qui prêtent à suspicion. Qu’importe ! Nos sociétés ont besoin d’être réorganisées, non seulement pour vivre dans leur siècle, mais aussi pour être vraiment en accord avec les valeurs authentiques de leur civilisation. * Quelle serait, selon vous, la meilleure approche pour lutter contre la menace terroriste? - On entend souvent dire que les terroristes en veulent à la démocratie, ou haïssent les chrétiens et les Juifs. C’est une explication un peu courte. Elle occulte en tout cas les véritables problèmes. Le terrorisme est à condamner, dans tous les cas de figure. Mais ceux qui le commettent n’ont pas seulement des pulsions animales, comme on dit. Ils ont des motifs. On peut ne pas les partager. Mais il est nécessaire de les connaître, pour comprendre ces actions qui répugnent et trouver les moyens appropriés pour éradiquer ce type de comportement. Les moyens sécuritaires, utilisés de manière exclusive, risquent d’étendre les foyers de terrorisme, parce qu’ils attisent les haines. Il est nécessaire donc de recourir en même temps à un faisceau de mesures sociales, économiques, culturelles... Mais il est indéniable que ces comportements démentiels sont aussi inspirés par le conflit avec Israël, avec ses différentes dimensions, palestinienne, arabe et islamique. Je suis persuadé que si Israël était mis en demeure d’obéir au droit international, le terrorisme dit islamique s’éteindrait de lui-même. * Qu’attendez-vous du prochain Sommet arabe ? - Ce Sommet se tient dans un pays connu pour ses vues “progressistes”, concernant les problèmes à l’ordre du jour. Le Président Ben Ali jouit d’une estime générale et pourra aider à trouver les solutions de compromis. Mais il faut que tous les dirigeants soient persuadés que l’heure est aux mesures sérieuses et non aux discussions oiseuses. Il y va de l’avenir de nos pays. Je préfère, quant à moi, dire “nos sociétés”, car c’est cela l’important: donner à nos peuples les moyens de construire des “sociétés” de progrès, de justice sociale et d’ouverture sur le monde. Entretien conduit par Chokri BACCOUCHE


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com