Témoignage d’un diplomate





Le rêve est-il permis ? Il l’est toujours, puisqu’il est révolutionnaire. Quelqu’un l’a sûrement clamé et même déclamé. Mais il y a aussi le rêve d’une génération déçue par un président «sauveur de la république» lors d’un certain 7 novembre 87. Tout le monde était enthousiaste à cette date et j’appartiens à cette génération.
Pour ma part, je fais mon mea culpa pour avoir été berné et floué. Dans ma grande joie de voir sortir la Tunisie de la sclérose de fin de règne de l’époque bourguibienne, j’ai contribué comme j’ai pu par des articles de soutien à la déclaration du 7 novembre. Elle était, en effet, noble dans ses principes, l’idéal qu’elle portait consacrait (ai-je cru) un avenir de démocratie et de prospérité pour notre chère Tunisie et son peuple courageux. Et l’homme providentiel était un individu aux cheveux de couleur persistante noire qui a fui son pays un 14 janvier.
23 ans plus tard, et au cours de ce laps trop long de temps, les Tunisiens ont déchanté, s’apercevant, chacun dans sa sphère d’activité, de la duplicité, de la rapine et du népotisme établis en système de gouvernance. Des Tunisiens ont accepté le fait accompli par nécessité, d’autres ont refusé avec passivité, enfin, d’autres se sont érigés contre ; ces derniers ont payé un lourd tribut, radiation de leur emploi, usurpation de leurs biens, vexation et humiliation de leur dignité si ce n’est pas leur vie qu’ils ont risquée.
Mon témoignage actuel cherchera à donner une illustration de ce que le corps diplomatique de notre Tunisie a enduré, puisque j’en fais (faisais) partie.
Pour commencer, un diplomate ne fait pas de politique, son apport consiste à se faire le porte-parole de la politique conçue à Tunis par le président de la République et mise en œuvre par le ministère des Affaires étrangères à travers ses organes, notamment ceux de l’extérieur, à savoir les chancelleries et les consulats. Il y a lieu de préciser que les consulats sont chargés principalement de traiter les affaires de nos communautés établies dans les pays étrangers. Il y a lieu également de rappeler qu’ un cadre diplomatique(appelé à représenter le pays auprès des Etats et/ou les instances internationales ) requiert pour sa formation du temps et beaucoup d’énergie(c.à.d. de l’argent) que le département doit fournir. Le candidat maîtrisard est choisi suite à un concours national suite de quoi, il passe 2 ans de formations à l’institut diplomatique et de formation pour qu’il soit à terme recruté définitivement après qu’il a eu à réaliser avec succès un projet d’étude dans une des matières de relations internationales. Il lui faut par la suite exercer pendant un minimum de 3 années à la centrale, au siège du ministère des Affaires étrangères à Tunis.
Ce département recèle donc des compétences confirmées et capables de s’acquitter de leurs responsabilités envers leur pays sans reproche ni équivoque. Cependant, depuis l’arrivée au pouvoir de l’ex-président et notamment à partir des années 90, les affectations de ces cadres à l’étranger se font à leur détriment et se trouvent supplantés par des responsables provenant du RCD et des journalistes à la solde de l’ex-porte parole de la présidence déchue, plus tard appelé aussi à diriger la diplomatie tunisienne.
Là-dessus, il ne faut pas le blâmer outre mesure, la clochardisation de la diplomatie n’a pas commencé avec lui mais sa décente aux enfers a atteint des niveaux inégalés lorsque ce personnage obséquieux a été nommé pour diriger le Département; nos missions à l’étranger sont devenues des nids de policiers s’occupant principalement des opposants au régime de Ben Ali et espionnant la communauté des Tunisiens vivant à l’étranger. Quant au corps des professionnels de la diplomatie, il est devenu subalterne avec un nombre qui se rétrécit comme peau de chagrin, obligé de travailler et de composer avec les injonctions de la flicaille, installée dans nos chancelleries et consulats, et les relations d’Etat à l’Etat tunisien en ont pâti en raison du non savoir-faire de ces intrus à la profession à cause notamment de leur péroraison de discours dignes des meetings du fameux RCD.
Ceux qui refusent ce système, né du copinage et coquinage, se trouvent au mieux marginalisés et au pire leur carrière et même leur vie- je dis bien leur vie- détruite. Plusieurs ont refusé, pour des raisons d’éthique, d’accepter des instructions donnant lieu à des tentatives d’assassinat en bonne et due forme ou de manière implicite, d’autres ont refusé pour des raisons de dignité et ont exprimé leur rejet de se prêter à l’amalgame du régime fasciste qui prétendait incarner les intérêts supérieurs du pays alors qu’il était évident qu’il se servait de ces intérêts pour sa pérennité et ses rapines mafieuses.
J’ai vu au ministère des Affaires étrangères des hommes et femmes dignes et honorables, fleuron de nos compétences, écartés et humiliés pour avoir rejeté de faire allégeance aux intérêts de la famille régente au détriment des intérêts supérieurs du pays. J’étais témoin de la dilapidation des ressources humaines que le régime du président déchu prétendait favoriser, des ambassadeurs rappelés à la centrale dans la plus flagrante injustice pour permettre à des proches de la Famille d’occuper leurs postes, des directeurs généraux et des directeurs au «frigo» pour avoir osé donner leur avis à un ministre qui se plaît à pavaner et qui parle à ses homologues étrangers pour être moqué et à travers lui, malheureusement, notre chère Tunisie. Ces cadres courageux et fine fleur de notre diplomatie ont été réduits au silence et à lire les journaux de langue de bois à longueur de journée pendant des années, journaux formatés par notre ministre et EX-éternel gourou de l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information ; j’ai vécu avec compassion et douleur l’instrumentalisation de la justice pour bafouer l’honneur d’un collègue, intègre par-dessus tout et digne devant l’adversité, puisqu’il a «manqué de respect» à une proche de l’ex-«première dame» de Tunisie, pour la dérisoire raison de n’être pas présent lors de l’ouverture du salon VIP dans une capitale des pays du Golfe. D’autres fonctionnaires, dégoûtés de par l’atmosphère de délation érigée en système de gestion des potentialités humaines et de l’oisiveté qui leur a été imposée, ont préféré quitter et demander leur retraite anticipée.
Pour qu’il n’y soit point de culte de la personnalité à l’avenir ou de vénération de l’homme providentiel «sauveur» de la patrie, il est sain que des débats soient organisés par les média audiovisuels s’attachant à lever le voile sur la vérité des malversations de l’ancien régime, et couvrant tous départements ministériels et autres institutions où des abus énormes se sont produits et des carrières annihilées. Il y va là, de mon point de vue, d’une entreprise de salubrité publique. Au sortir du régime de l’apartheid, l’Afrique du Sud de Mandela a montré le chemin à un bon nombre de pays qui ont traversé des situations de non-droit et de répression pour réaliser une réconciliation interne et tirer les leçons qui s’imposent. J’ajoute qu’il n’existe pas de proportion gardée par rapport aux familles mafieuses (les Ben Ali, Trabelsi et consorts) et le régime de discrimination raciale des blancs de l’Afrique du Sud, les Tunisiens devraient se dire la vérité et rien ne doit relever du domaine du tabou.
Le but étant de ne plus permettre à quiconque décideur, quel qu’il soit, d’opérer à tout jamais des dérives et de souiller l’image de marque de notre pays et d’humilier son peuple. Pour que réellement et véritablement la Tunisie devienne le pays de la suprématie du DROIT et des INSTITUTIONS  et plus jamais la propriété de clans de bandits incultes et corrompus se comportant sans vergogne au-dessus des lois, s’accaparant les richesses de la Tunisie et bafouant son honneur.


Chedli SEGHAIRI, ancien diplomate et ancien directeur de la Coopération multilatérale avec l’Afrique




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com