Le contrat social





Par Mohamed KOUKA
Le peuple tunisien est en train de vivre une magnifique catharsis historique. Une purification émotionnelle collective, absolument légitime, après plus de cinquante ans de déni d’humanité. Interdit de parole, peuple infantilisé méprisé, exclu de toute pratique citoyenne lui le zoon politicon, selon Aristote. Qu’est-ce que la politique sinon l’art du vivre ensemble et du pouvoir partagé. Ce peuple exclu trouve assez de force pour se soulever pour la dignité et la liberté. La liberté est un Bien inaliénable, nul ne consent à  renoncer à sa liberté pour appartenir à l’Etat : «Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité et même à ses devoirs. Il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme», écrit Rousseau.
Mais le plus grand défi qui nous attend, sans doute le plus difficile, c’est l’apprentissage de la liberté.
L’apprentissage de la réflexion critique est la condition non seulement de la tolérance et du respect des autres, mais encore la condition de résistance à toutes les formes de fanatisme ou d’oppression. Bref cette école de la raison que constitue la libre réflexion critique, même modeste et peu savante, contribue à former les citoyens et à rendre plus vive la démocratie. C’est encore Rousseau qui, le premier sans doute, nous a fait comprendre que la raison et la liberté étaient une seule et même chose. La liberté est un acte de modernité qui se définit par l’édification d’un espace public sécularisé permettant l’existence d’une sphère publique, en laquelle la présence du monde s’offre largement à une réflexion plurielle. La liberté est une propriété de la volonté de tous les êtres raisonnables. En fait, la liberté ne consiste pas dans ce qu’on fait, mais dans la manière dont on le fait. La liberté est une responsabilité ; l’acte d’un sujet libre, doué de raison, capable de choisir, de détecter par la raison les lois auxquelles il obéira. Il se reconnaît dans sa vie et approuve l’histoire du monde et des évènements. L’énorme tâche qui nous incombe est de favoriser le processus qui permet l’intériorisation de la liberté, cet incommensurable acquis de la Révolution du 14 janvier. Rappeler que la liberté politique n’est pas la licence. La politique traite ce qu’il y a de plus complexe et de plus précieux : la vie, le destin, la liberté des individus, des collectivités et pourtant, observe Edgar Morin, c’est dans la politique que règnent les idées les plus simplistes, les moins fondées, les plus brutales. C’est la pensée la moins complexe qui règne sur cette sphère qui est la plus complexe de toutes. Attention au risque d’imposer une vision manichéenne où s’opposerait Vérité/mensonge, Bien/Mal. Plus que jamais, nous devons avoir à l’esprit la remarque de Saint-Just : «Tous les arts ont produit des merveilles, seul l’art de gouverner n’a produit que des monstres» (exemple Zine Ben Ali).
   Ce n’est pas une raison pour condamner la politique. Il est vrai que dans le cas d’espèce (Ben Ali et sa bande de voyous), le pire a côtoyé le délire ; l’action politique a été animée par le goût mégalomaniaque du lucre, par la corruption, érigée en véritable industrie, pour satisfaire une soif pathologique du pouvoir et un désir immodéré, éhonté, de la richesse, le tout aux dépens du peuple. Après ce tsunami politique, vécu par notre Nation, nous nous devons de bien méditer la suite, sachant que les bonnes intentions peuvent entraîner le pire, tandis que les intentions infernales peuvent déclencher, en réaction, des interventions salutaires. Mais  ce qui est certain, c’est que notre peuple n’a plus besoin d’homme providentiel, de sauveur, n’a plus besoin de tuteur infantilisant les citoyens. La révolution tunisienne est en train de se constituer en laboratoire universel pour les peuples soumis et opprimés par ceux qui sont sensés faire leur bonheur et leur prospérité. «Malheur aux peuples qui ont besoin de héros», disait le Galilée de Brecht .Ensemble, nous allons pouvoir vérifier cette belle pensée du poète romantique allemand Holderlin : «Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve». Mais toujours nous rappeler que, «Ceux qui ne peuvent se rappeler l’expérience sont condamnés à la répéter», dixit Santayana.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com