«Le Quotidien» ouvre le dossier : Voilà comment l’ancien régime





Il y a trois ans, les balles réelles des policiers de l’ancien régime ont retenti à Redayef et dans toutes les villes du bassin minier, sous le silence des médias tunisiens paralysés par la peur. Aujourd’hui, alors que les Tunisiens savourent encore l’euphorie de la liberté, nous ouvrons ce dossier, par reconnaissance envers les pionniers de la révolution, ceux qui avaient allumé il y a deux ans les premières étincelles et offert les premiers martyrs, sans que personne n’en parle.
«Le Quotidien» a rencontré, dans ce contexte, M. Adnane Hajji, un des leaders de l’intifadha et un des symboles de Redayef. Ce syndicaliste, instituteur toujours démis de ses fonctions, nous raconte jour par jour comment le bassin minier s’est embrasé, un certain hiver 2008.

De notre envoyée à Redayef, Fatma BEN DHAOU OUNAÏSM
Nous savons tous que l’éclatement des événements du bassin minier est en rapport direct avec la politique de l’emploi de la Compagnie des Phosphates de Gafsa. Mais quel était l’élément déclencheur?
Tout a commencé au début de l’année 2008 avec un concours organisé par la Compagnie des Phosphates de Gafsa pour recruter du personnel. Il faut dire que dans le cadre de la «réforme» décidée par l’Etat, la CPG fait sortir chaque année nombre de ses employés en retraite anticipée et organise par la même occasion un concours pour compenser les places vacantes. Pour expliquer un peu comment cela se passe, je rappelle que pour garantir un minimum d’équité, il existe une convention entre les organisations syndicales et la CPG qui stipule que 20% des postes d’emploi sont donnés aux cas sociaux. Malheureusement, la réalité a toujours été tout autre, et ces 20% étaient accaparés par les familles des syndicalistes corrompus et celles des responsables régionaux et des patrons de la Compagnie. Sans parler des postes offerts en contrepartie de pots-de-vin.
Le 5 janvier 2008, les résultats du concours ont été rendus publics, au grand dam des jeunes de la région, qui se sont encore une fois rendus compte que ce concours n’était qu’une mise en scène.
La réaction a été immédiate ?
Oui. Les jeunes de Redayef ont aussitôt commencé une grève de la faim. Cinq jours après, une commission a été formée à la demande des autorités régionales, pour mener des négociations et trouver des solutions. Nous avons effectivement commencé les négociations, proposé des solutions et demandé que les résultats du concours soient réexaminés. Nous avons même démontré, preuves à l’appui, que la liste des recrutés comportait plusieurs non-sens. Vous savez, nous n’avons pas fait de requêtes irréalisables mais l’ancien pouvoir était catégorique : non à l’annulation du concours et non à la révision de la liste.
Le message de l’ancien régime était plus que clair…
Exactement… La colère a aussitôt fait boule de neige et c’est ainsi qu’ont commencé les rassemblements, les sit-in et les manifestations. Nous avons dressé des tentes sur la voie ferrée pendant deux mois, ce qui a entravé le travail de la Compagnie. Entre-temps, l’UGTT et l’Union régionale de Gafsa ont gelé mon adhésion à l’Union locale pendant cinq ans, considérant que j’étais un hors-la-loi. Après cette tentative visant à me mettre à l’écart, la tension est montée d’un cran et les contestations se sont accentuées. C’est à ce moment que l’ancien régime a fait entrer les BOP en scène. Plus de 5000 agents ont pris position à l’entrée de Redayef.
Pourtant, votre mouvement était pacifique…
Oui, notre mouvement était absolument pacifique. A Redayef, nous avons réussi à donner un cadre au mouvement et à réunir tous les contestataires autour d’un symbole : l’Union locale du Travail. Parallèlement, des mouvements populaires spontanés ont suivi à Om Larayess, à Mdhilla et à Métlaoui. Et c’est justement la propagation de la contestation et son aspect pacifique qui ont interloqué le pouvoir. Entre-temps, les négociations étaient toujours en cours, mais chaque fois qu’on s’approchait d’un compromis, on nous mettait les bâtons dans les roues. C’était clair : le pouvoir poussait vers l’affrontement et l’UGTT était inscrite aux abonnés absents. A la longue, tous les secteurs liés à la CPG (les sous-traitants, les chantiers) se sont joints à nous et c’est ainsi que les requêtes du mouvement ont évolué passant de l’emploi au développement et à la justice sociale dans toute la Tunisie.
Le 7 avril, et dans un nouvel acte de provocation, le pouvoir et la CPG ont décidé d’entamer le travail avec la nouvelle liste. La nuit, ils ont monté une mise en scène sous forme d’agression contre le poste de police de Redayef tout en prenant le soin de retirer toutes les forces des BOP. Ils ont ensuite imputé cette agression aux contestataires et c’est comme ça que les forces de police ont pris d’assaut l’Union locale du Travail, nous ont tabassés et nous ont arrêtés au motif de «formation d’un gang (takwin wifeq) et d’agression contre des propriétés publiques et privées». Cette nuit-là, les premiers affrontements ont eu lieu et il y eu les premiers blessés. Le 9 avril, les femmes de Redayef ont organisé une manifestation monstre suite à laquelle nous avons été libérés.
Ceci a contribué à calmer les contestataires ?
Pas vraiment. Nous avons continué de négocier et nous avons signé des accords qui n’ont pas été respectés. En même temps, les noms inscrits sur la fameuse liste ont pris fonction et commencé à travailler comme si de rien n’était.
Le 6 mai, un premier martyr, Hichem Alaymi (27 ans), est tombé après avoir été électrocuté (il faisait un sit-in dans une centrale électrique et les responsables ont activé le courant alors qu’il était agrippé à un câble)
Ceci a duré jusqu’au 5 juin, date à laquelle des affrontements entre les forces de l’ordre et les contestataires ont eu lieu, à cause d’un faux problème provoqué par un mercenaire. La nuit, les policiers sont entrés par effraction dans les commerces et ont volé des marchandises. Quand, le lendemain matin, nous avons constaté que tous les commerces étaient vides, nous nous sommes rassemblés devant l’Union Locale du Travail. C’est là que les forces de l’ordre nous ont attaqués, utilisant initialement les bombes lacrymogènes et les balles en caoutchouc et ensuite, et sans le moindre avertissement ni le moindre motif, les balles réelles. Et c’est alors que notre deuxième martyr, Hafnaoui Maghzaoui (23 ans) est tombé sous les balles réelles. Je me rappelle même qu’après avoir tiré, le policier qui a tué Hafnaoui a embrassé son arme dans un acte de provocation.
Lors des affrontements, plus de 30 personnes ont été blessées. Parmi les blessés, certains sont toujours handicapés. Les policiers ont pisté les gens jusqu’aux montagnes avoisinantes, leur ont tiré dessus et les ont laissés noyés dans leur sang. C’était affreux.
Le soir même, l’armée est entrée à Redayef. Je tiens ici à dire que l’armée a joué un rôle négatif dans les événements du bassin minier. Elle était là pour protéger les policiers des citoyens.
Parallèlement aux actes de barbarie contre les foules, les policiers ont commencé à attaquer les maisons, tabassant les femmes et les enfants et coffrant les hommes. Un vaste coup de filet a dès lors commencé. Curieusement, ce sont des policiers en civil à bord de voitures de location qui procédaient aux arrestations. Un climat de terreur s’est installé à Redayef. Plusieurs d’entre nous passaient la nuit dans les montagnes. Il y avait des jeunes qui allaient passer les examens du baccalauréat pendant la journée et retournaient le soir se cacher avec nous. J’ai finalement été arrêté le 22 juin.
Ils ont maté le mouvement en s’attaquant à ses leaders…
L’ancien régime a maté la révolution du bassin minier en arrêtant tous les leaders du mouvement ainsi que des centaines d’autres protestataires et en terrorisant les autres. C’est comme ça que le mouvement a été paralysé sous l’emprise de la peur et de l’humiliation. La police et l’armée avaient fini par transformer Redayef en ville occupée – d’ailleurs nous appelions les policiers les forces de l’occupation. Ils avaient donné l’ordre de fermer les commerces dès 17 h et transformé un club d’enfants en caserne. Les Redayefois n’avaient même plus le droit de rire. On m’a raconté que quand quelqu’un riait en passant dans la rue, les policiers le tabassaient en lui disant : qu’est-ce qui te fait rire ? Parallèlement et pour contenir la colère des citoyens, ils avaient changé le gouverneur de Gafsa, le délégué de Redayef et le PDG de la Compagnie des Phosphates de Gafsa. Mais en réalité rien n’avait changé. C’était de la poudre aux yeux. Je crois sincèrement que la révolution de 2008 n’a pas abouti parce qu’elle a surpris tout le monde. Ni le peuple ni la société civile n’étaient préparés et c’est pourquoi personne n’a réagi. Tout le monde attendait de voir.
En 2011, le peuple tunisien était déjà préparé et l’ancien régime qui ne voulait pas d’un deuxième 2008 a réagi aux manifestations avec une violence démesurée, ce qui a embrasé la situation et anticipé les choses. La révolution de 2011 a commencé en 2008. Et puis, il y a eu les événements de Skhira, ceux de Fériana et ceux de Ben Guerdane. C’est un cumul. Sidi Bouzid a pris la relève.


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com