Mouvement Ennahdha : Une formation bâillonnée sous Ben Ali, mais qui croit en sa renaissance





Durement réprimé durant les années 90, le mouvement Ennahda s’efforce de panser ses blessures et de faire sa mue. Cette formation islamiste se dit aujourd’hui plutôt proche de l’AKP turc que des barbus algériens du FIS.
S’il admet humblement n’avoir joué aucun rôle dans le renversement du président Ben Ali, le parti islamiste Ennahda ne cache pas ses ambitions de constituer une force politique qui compte dans la nouvelle Tunisie. L’accueil réservé au chef historique du mouvement, Rached Ghannouchi, à son arrivée à l’aéroport de Tunis, dimanche 30 janvier, constitue une démonstration de force en sa faveur, mais personne ne sait aujourd’hui quelle est l’influence réelle du parti qu’il a créé dans la société tunisienne. «On ne connaît pas le nombre exact de nos militants et de nos sympathisants», confirme Ajmi Lourimi cofondateur du parti.
La naissance de cette formation remonte aux années 70 quand l’islamisme politique émerge et s’affirme au sein de l’université tunisienne des années après une période de gestation au sein des mosquées. Avec l’ouverture de l’espace politique tunisien en 1981, la demande de légalisation du parti appelé à cette époque le Mouvement de la Tendance Islamique (MTI) a été déposée le 6 juin 1981 mais elle a été refusée par le ministère de l’Intérieur en juillet de la même année. Il s’ensuit une campagne d’arrestations des militants responsables du MTI.
Principale force d’opposition
Avec l’arrivée au pouvoir de Ben Ali le 7 Novembre 1987, les membres du MTI ont été libérés de prison. Le parti avait alors renvoyé l’ascenseur au nouveau régime en signant le Pacte national, le 7 novembre 1988. Néanmoins, le parti islamiste voit ses demandes successives de légalisation refusées.
Pour contourner les clauses du code électoral tunisien qui interdit les références à la religion dans les partis politiques, la fraction dite « modérée » du MTI décide de retirer toute allusion à l’Islam dans le nom du mouvement et choisit de le rebaptiser Hezb Ennahda (Mouvement de la renaissance). Cela n’a pas empêché sa nouvelle demande de légalisation d’être à nouveau rejetée. Interdit mais relativement toléré dans les faits, le mouvement a présentée ses candidats aux élections législatives du 2 avril 1989 sur des listes indépendantes. Il avait obtenu officiellement 17% des voix, mais son score était, selon les responsables du parti, de plus de 60%. «Ennahdha s’est présentér dans cinq circonspections, mais des listes indépendantes ont été présentées par nos sympathisants, et nous avons obtenu un score de plus de 60% », affirme aujourd’hui Zied Doulatli, membre du bureau exécutif du parti.
Bâillonnement et diabolisation
La prouesse électorale d’Ennahdha lui a valu d’être durement réprimée. Bâillonnement systématique et diabolisation se sont, en effet, abattus sur ce mouvement, ses militants emprisonnés ou contraints à l’exil, et ceux restés en liberté condamnés à la clandestinité. Rached Ghannouchi s’exile en Algérie puis à Londres en 1989 mais laisse un parti dont la popularité est acquise.
Au début des années 90, plusieurs actes de violence ont été imputés au mouvement. Les militants d’Ennahdha ont été notamment accusés d’avoir incendié le local du comité de coordination du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) à Bab Souika, un acte qui avait fait deux morts et un blessé. Le mouvement, lui, nie vouloir utiliser la violence contrairement au Front islamique du salut algérien (FIS). En août 1992, 265 islamistes ont été condamnés pour «complot islamiste». Ces procès ont lieu devant deux juridictions militaires et, d’après les observateurs d’Amnesty International, en violation de nombreuses règles du droit à un procès équitable, entachant d’irrégularités les condamnations et les maintiens en détention. Les peines prononcées étaient très lourdes: jusqu’à vingt ans de prison, voire l’emprisonnement à vie. La plupart de ces détenus seraient, selon Amnesty, des prisonniers de conscience emprisonnés et condamnés sans preuves tangibles. Face à cette répression et au durcissement du régime tunisien, le mouvement disparaît de la scène politique tunisienne.
Timide reprise d’activités
L’activité d’Ennahda s’est poursuivie en exil sans avoir d’incidence particulière en Tunisie. Le parti tient un congrès en 1995. En 1999, 600 détenus d’Ennahda ont bénéficié d’une grâce présidentielle en même temps que d’autres détenus politiques. Bien que ces anciens détenus aient continué à subir des formes déguisées de répression comme la privation d’emploi ou le contrôle administratif, ils se réorganisent notamment avec l’appui des organismes de protection des droits de l’homme et d’autres partis de l’opposition y compris les plus marqués à gauche. En 2005, un militant d’Ennahda a notamment participé avec le PDP (centre gauche) et le PCOT (gauche révolutionnaire) à une grève de la faim qui visait la restauration des libertés civiles en Tunisie.
En 2009, Ennahda toujours interdite a appelé au boycott des élections présidentielles et législatives qui se tiennent en Tunisie. Durant la révolution du jasmin cette formation a préféré ne pas s’impliquer trop vite, de peur d’être accusée de transformer une révolte populaire en révolution islamique comme ce fut le cas en 1979 en Iran après le retour d’exil de l’ayatollah Khomeini. Après la fuite de Ben Ali, le fondateur du parti Rached Ghannouchi rentre de son exil londonien, le 30 Janvier 2011
Pour calmer les esprits , il déclare qu’il ne serait pas candidat aux élections présidentielles et s’est dit prêt à côtoyer d’autres mouvements dans la démocratie qui remplacera l’Etat autoritaire bénaliste.
Nouvelle ligne
politique
Désormais libres de leur mouvement, les militants d’Ennahdha s’efforcent de reconstruire leur mouvement et de faire leur mue. «Nous sommes en train de définir une nouvelle ligne politique», explique Ajmi Lourimi.
Selon lui, cette ligne sera proche de celle du Parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir en Turquie. «Dans les années 60 et 70, on croyait que notre rôle était l’islamisation du pays, affirme Larimi. Nous sommes convaincus maintenant que la société n’a pas besoin d’islamisation mais de démocratisation. La religion n’est pas en danger en Tunisie. Le peuple est attaché à son identité musulmane. Les Turcs ont montré le chemin : on peut vivre sa religion et être ouvert à la modernité, bâtir une démocratie sans être en contradiction avec ses convictions religieuses.»
Le chef historique du mouvement, qui devrait passer la main lors du prochain congrès du parti prévu dans quelques mois, multiplie, lui aussi, les déclarations rassurantes. «La polygamie est rejetée par la loi et donc elle ne peut être permise. En plus, notre code du statut personnel s’inspire de la Chariâ, chose qu’on a acceptée. La question du Hijab est une question personnelle. Chacun est libre de ses choix», confiait-il récemment.
Les sceptiques observeront de près l’attitude d’Ennahda, qui vient juste de déposer une demande de légalisation, dans les prochains mois pour vérifier si ses actes correspondent à sa rhétorique modérée…


Walid KHEFIFI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com