Abdelfattah Mourou au “Quotidien” : «Je ne damerai pas le pion au mouvement que j’ai constitué»





Figure historique du mouvement Ennahda et brillant esprit politique tunisien, Abdelfattah Mourou parle devant  un auditoire cosmopolite de son mouvement qui, fait insolite, a omis de l’impliquer dans le nouveau dépôt de visa.
Manifestement, autour du digne professeur A. Temimi qui, mis à part son petit lapsus qui dira «merci M. Rached» au lieu de «merci, M. Abdelfattah», ne cache pas sa petite revanche sur les torsions de l’Histoire. Ce fut bien une réunion révélatrice d’une nouvelle époque animée de retrouvailles, d’entrecroisements et de nouvelles disponibilités politico-intellectuelles… Non exemptes de surprises.
Samedi dernier à la fondation Temimi, et avec son style traditionnellement précis, imagé et mordant, l’avocat Abdelfattah Mourou, après de longues années de silence forcé, a une fois encore charmé l’auditoire. Mais cette fois-ci, ce ne sont ni les coups d’éclat de ses prêches jadis dans les mosquées ni ses coups de manche encore vifs au tribunal, c’est un résumé succinct qu’il donne du principal mouvement islamiste tunisien, de sa genèse à la chute de Ben Ali.
Usant tantôt d’allusions, tantôt de détails, l’orateur survole les péripéties diverses qui, historiquement, ont conduit à l’état actuel des choses : une révolte populaire («intifada», et non pas une révolution, souligne-t-il), la fuite du tyran et une nouvelle configuration du pays, de la société, du peuple. «Le mouvement (islamiste) qui se présente aujourd’hui de nouveau devant le peuple était il y a seulement deux semaines essoufflé, saignant. Des erreurs, véridiques ou fausses, lui ont été mises sur le dos: allégeances contradictoires, absence de programmes détaillés, ancrage discutable dans le réel social…». M. Mourou assure que tout cela doit être étayé et soumis à l’analyse objective, mais exprime sa conviction que «notre société endosse une part de la responsabilité (de la crise) en ce qu’elle ne s’est que peu intéressée à notre mouvement en tant qu’objet d’observation et peu contribué à réajuster sa ligne ; certains intellectuels laïcs et de gauche l’ont même qualifié carrément d’étranger. Aujourd’hui donc, c’est à toute la communauté nationale qu’il incombe de tracer les voies du futur, après plus de vingt années d’obstruction», souligne-t-il.
Evoquant les valeurs de liberté et de démocratie, l’invité d’honneur des «séminaires de la mémoire nationale et du temps actuel» de la Fondation Temimi a réaffirmé sa profonde conviction que «la démocratie est l’unique arme contre la dictature» et que «seul le respect des libertés privées et publiques est garant contre l’exclusion qui est génératrice d’excès». D’autre part, l’orateur a insisté sur le fait que les formations politiques à sensibilité religieuse sont appelées à proposer des réponses concrètes aux enjeux du développement et de l’invulnérabilité nationale.
Réactivités
La discussion qui s’en est suivie a permis à différentes approches de la question islamiste et nationale de s’exprimer, mais le fait saillant a été cette large sympathie affichée avec le calvaire qu’a enduré Ennahda et sa persistance dans la quête de son droit à l’existence et à l’exercice politique. Entamant les interventions, M. Mustapha Filali, membre de l’Assemblée constituante au lendemain de l’indépendance, ancien dirigeant syndicaliste et ex-ministre, a affirmé d’emblée que «Le mouvement Ennahda occupe une position centrale au sein de l’échiquier politique en Tunisie. Il n’en demeure pas moins appelé à expliciter ses positions quant aux dossiers brûlants de la société actuelle». M. Abdelwahab El Hani, humanitaire antirégime de Ben Ali et ex-exilé durant deux décennies, a relevé quant à lui que «M. Mourou traduit en fait une tendance du mouvement islamiste qui ne serait pas similaire à celle de M. Rached Gannouchi». Relevant le fait que le nom de M. Mourou ne figure pas sur la liste des membres fondateurs de la nouvelle Ennahda, Mme Noura Borsali, journaliste, s’était interrogée à quel degré il y aurait une division au sein des dirigeants historiques du mouvement et si, le cas échéant, cela préluderait à une formation islamiste autre. Un membre fondateur de la nouvelle Ennahda, M. Ajmi Lourimi, déclare qu’Abdelfattah Mourou est «un acquis d’Ennahda qui ne le délaissera point».
Dans ses réactions, Abdelfattah Mourou a mis l’accent sur le fait que des initiatives, peu nombreuses du reste, de la part de personnalités politiques dans l’espoir de baliser des couloirs de dialogue entre Ennahda et le pouvoir, n’avaient pas abouti, «principalement après les vagues de répressions de l’après 1991». Il a ajouté : «Je m’étais opposé à la dérive militariste et violente au sein du mouvement et c’est ce qui m’a valu exclusion et oubli». Et l’orateur d’enchaîner: «En gelant mon adhésion à une organisation dont j’étais fondateur, j’espérais, en vain, entamer un dialogue franc et généralisé en son sein. Cependant, devrais-je me voir poussé à damer le pion au mouvement que j’ai constitué ? Moralement et psychiquement, il est difficile de détruire ce qu’on a soi-même édifié, et j’imagine que le temps fera son effet».
Une recrue nommée Sayah?
Si, parmi les interventions, malheureusement parfois floconneuses et tournant au gargarisme irritant, il en fut une qui fit pratiquement sursauter plus d’un, ce fut bien celle de M. Mohamed Sayah, ancien ministre, secrétaire général de l’ex-parti socialiste destourien, apôtre du monolithisme, historiographe officiel auprès de Bourguiba et anti-mouvement islamiste notoire. L’intervenant, se tenant debout, près de M. Mourou, a déclaré : «Malgré tout ce qui s’est passé entre nous, le plus important, aujourd’hui, est que l’on mette la main dans la main» et d’ajouter en langage tunisien: «Prenez-nous en compte car nous sommes avec vous!» Inouï ? Le verbe sera appuyé par le geste, et la pause aidant, M. Sayah ira illico presto serrer chaleureusement la main à M. Lourimi, ex-prisonnier politique et le Haytham du mouvement estudiantin des années de braise.


Mounir BOUDALI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com