Parole libre : Ne pas usurper la révolution





Par Ridha Djebali(*)
La diversité des opinions et des sensibilités ne devrait pas céder le terrain à un front commun qui pourrait nuire à un système démocratique. Soyons coopérants pour mener à bien nos exigences, mais ne soyons pas unis dans nos conceptions politiques, car c’est l’uniformité du système qui nous a privés de notre liberté lors des cinq dernières décennies. On a assez de ce genre de gouvernements qui manquent de sensibilité envers leurs citoyens, des partis uniques qui ont conduit le monde arabe dans la nuit des temps des droits de l’homme. Une continuité politique pourrait mettre en péril les acquis de la révolution. Il faut faire tabula rasa avec tous ceux qui nous ont gouvernés et dont quelques-uns gardent toujours des postes-clés au sein du système politique.
En réalité, le grand dictateur a pris la fuite mais tous les petits dictateurs persistent encore au sein de l’appareil gouvernemental qui n’est plus crédible car le système dictatorial d’antan est toujours en place et avec toute son infrastructure qu’il faudra extirper coûte que coûte.
Dans un consensus démocratique, il est nécessaire d’apprendre à s’opposer et à dénoncer publiquement les dysfonctionnements sociaux et politiques et montrer du doigt ceux qui les ont occasionnés. Les personnes qui sont avides de pouvoir, ce ne sont que des despotes et le peuple en a ras-le-bol: soit ils dégagent soit il faudra s’en débarrasser sans hésiter. Cette mentalité commune à tous les despotes gouvernant le monde arabe est non seulement contradictoire avec les valeurs de la religion musulmane mais aussi avec les valeurs de l’humanité tout entière. Ce système doit capituler pour que l’on puisse établir un système démocratique moderne répondant aux besoins et aux attentes des citoyens et surtout celles de la génération et dans lequel se côtoient modernisme, différentes opinions et religions. Il faut savoir qu’il n’y aura pas de démocratie réelle sans respect réciproque, c’est le fondement de tout système démocratique, puisque l’unité nationale, qui est une valeur primordiale, ne peut subsister qu’en respectant mutuellement les diversités régionales. Retournons à nos racines arabo-berbères et celui qui les renie n’est pas digne de sa patrie. Les gouvernements précédents avaient copié le système colonial concernant la soi-disant unité du pays en anéantissant les diversités régionales qui sont une richesse; la grandeur d’une nation réside dans la diversité et la cohabitation entre les différents groupes ethniques et religieux (voir l’histoire de l’Andalousie). L’anéantissement et l’interdiction ne sont qu’une forme de dictature comme l’uniformité. Notre Prophète Mohammed avait dit «Il n’y a aucune différence entre un Arabe et un Perse sauf par la foi».
La légitimité du pouvoir vient du peuple, c’est ce qui est primordial, donc la participation sans condition au pouvoir du grand mouvement des jeunes contestataires que sont les enfants de cette révolution, car la volonté du peuple doit se placer au-dessus des intérêts personnels et opportunistes de la politique. C’est un droit légitime. Pourquoi les a-t-on ignorés ? Pourquoi leur a-t-on dérobé leur révolution ?
Ceux qui prétendent qu’il n’y a pas d’individus qui seraient capables de gouverner le pays sauf la nomenklatura actuelle se trompent, chaque individu possède la capacité de gouverner. Même le petit acteur Reagan avait gouverné une puissance mondiale.
Dans les pays démocratiques comme dans certains pays européens, on assiste à une participation des jeunes au gouvernement et j’aimerais souligner que nos jeunes en sont bien capables. Qu’est-ce qui les empêche donc de participer à la vie politique de leur pays? Où sont les jeunes contestataires au sein du gouvernement actuel? Leur a-t-on dérobé les fruits de leurs sacrifices? Je trouve que seuls ces jeunes savent le mieux ce qui les touche. Chassez ceux qui s’accrochent toujours au pouvoir. S’ils possédaient la moindre portion de morale, ils laisseraient le terrain politique à la révolution et à ses enfants.
Il ne faut pas oublier que ceux qui, actuellement, sont en train de tenir les rênes du pouvoir ont mené notre patrie à cette catastrophe sociale et politique pendant plus de cinq décennies de pouvoir absolu et c’est cette avidité et abus de pouvoir, voire de force criminelle, qui sont responsables de tous les maux dont souffre la Tunisie. Les technocrates et les lèche-bottes des gouvernements précédents qui avaient échoué dans leur conception de voir les choses étaient inaptes à trouver des remèdes pouvant aider la société à sortir de cette crise politique et sociale. En cherchant les raisons, on remarque qu’elles sont multiples, mais la cause essentielle c’était parce que ceux qui représentaient la loi étaient eux-mêmes des contrevenants, puisque soit ils étaient occupés par le pillage des richesses du pays soit à répartir celles-ci arbitrairement dans le pays menant ainsi à un écart économique entre les régions Est et les régions Ouest. Cette mentalité régionaliste qui voit les choses du haut vers le bas n’est plus valable actuellement. Pour éviter désormais ces omissions, il faudra se débarrasser du système centralisé actuel à la Louis XIV au profit d’un système régional autonome.
Pour qu’un système démocratique puisse être solide, il faudra changer le système archaïque basé sur un régime autoritaire centralisé en instaurant un système dans lequel l’autorité vient de la base, c’est-à-dire du peuple surtout dans les régions. Celui-ci doit englober toutes les couches sociales du pays : hommes et femmes et toutes les générations sans discriminations régionales. Ce qui est aussi indispensable, c’est d’abolir les gouverneurs et les gouvernorats et les remplacer par des parlements régionaux autonomes du pouvoir central et qui sont élus au niveau régional au suffrage universel. Les citoyens voient en les gouverneurs les séquelles du régime autoritaire passé, car ces derniers n’étaient que les larbins des monarques de Carthage. Les parlements régionaux pourraient contribuer à établir une seconde chambre parlementaire des régions qui, avec la Chambre des députés, contrôle le pouvoir et la législation. Donc, la légitimité du pouvoir doit être agréée par le peuple. En démocratisant les structures régionales à tous les échelons, les citoyens pourraient ainsi participer activement à la politique aux niveaux régional et national par voie plébiscitaire. Instaurer un droit au référendum pour tout ce qui touche les Tunisiens comme la nouvelle Constitution, il ne faut pas laisser toutes les décisions à la politique, la participation du peuple tunisien qui a mené cette révolution pour ériger un système démocratique est un droit intangible. Les citoyens possèdent actuellement la grande chance dans l’histoire de la Tunisie moderne de tourner la boule de tout le système politique arbitraire existant. Remplacer le système présidentiel absolu par un système parlementaire, le nouveau président devrait être responsable de ses actes devant le parlement, c’est-à-dire les représentants légitimes du peuple, la séparation du Législatif et de l’Exécutif sont indispensables pour éviter tout abus de pouvoir. On doit apprendre de l’histoire pour éviter que cela recommence.
En outre, pour encadrer ce système, il faudra créer un tribunal constitutionnel composé de hauts magistrats et avocats intègres qui contrôlera l’application de la Constitution notamment en veillant au respect des droits fondamentaux des citoyens, la liberté individuelle et celle de la presse qui joue un grand rôle dans la démocratisation du pays et ceci en assurant son impartialité. Veiller à la séparation des pouvoirs entre les différents organes de la République et arbitrer lors des contentieux électoraux en cas de différends entre les partis. Celui-ci devrait aussi vérifier la conformité de la législation à la constitution que tout justiciable pourrait saisir.
Concernant le milieu sécuritaire, là réside le plus grand problème de la société tunisienne. Le devoir des forces de l’ordre est de protéger les citoyens et ne pas leur nuire et non pas protéger une élite politique. Les forces de l’ordre doivent savoir qu’elles sont au service du peuple et qu’elles ne sont pas au-dessus du droit. On a besoin de forces de sécurité au service du citoyen pour éviter l’anarchie dans le pays, mais il faudra les éduquer, les sensibiliser à la démocratie, à l’Etat de droit et au respect des valeurs humaines, voire musulmanes, car leur crédibilité dépendra de leur comportement envers notre société. La totalité du statut actuel des services de sécurité doit être modifiée. La police aura aussi besoin d’un syndicat qui l’assistera dans ses tâches et l’encadrera.
La nouvelle Constitution devra garder le code civil qui est apte à être moderne et qui donnera à la femme tunisienne les mêmes droits qu’à l’homme tunisien, sinon ce sera un recul. De plus, ne laissons pas y participer ceux qui ont agi à mutiler arbitrairement la constitution à plusieurs reprises.
Et pour conclure, je dirai : continuons à être les enfants de la Tunisie, mais soyons tous vigilants. Donnons l’exemple à nos frères arabes. Et que Dieu protège notre patrie.
(*)Professeur à l’Ecole Nationale Bavaroise d’administration et de juridiction et conseiller à l’Université populaire


Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com