Parole libre : Le peuple tunisien prouve la fausseté du concept du «choc des civilisations» du Professeur Huntington





L’apôtre du «choc des civilisations», décédé en décembre 2008, a exercé un magistère sur la pensée géopolitique depuis la diffusion en 1993 d’un article dans la revue Foreign Affairs, développé par la suite dans «The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order» paru en 1996. S’appuyant sur l’exemple de la guerre en Yougoslavie, S. Huntington pressentait l’émergence de conflits d’une nature nouvelle, structurés autour du concept de civilisation. La civilisation était définie par une culture, un mode de fonctionnement, des pratiques, le tout renvoyant le plus souvent à des héritages religieux plus ou moins vivaces. De ce nouveau paradigme, il déduisait les lignes de fracture du monde de l’après-guerre froide. Cette lecture d’un monde en tension se révélait parfois pertinente, le plus souvent non. Le rejet global de sa théorie se heurtait toutefois à une difficulté majeure: tout conflit étant multifactoriel, il était toujours possible d’y distinguer une part, plus ou moins faible, plus ou moins forte, renvoyant à une thématique religieuse.
Cette théorie atteint son apogée à la suite du 11 septembre 2001. L’attaque d’Al-Qaida était un acte de guerre destiné à fragiliser les Etats-Unis et surtout à les forcer à sur-réagir. Epuisant ses forces dans des conflits complexes, «l’ennemi américain» voyait se dresser contre lui de nouveaux combattants fanatisés. L’administration américaine de G. Bush et D. Rumsfeld renforçait la capacité d’attraction de Ben Laden qui renforçait la volonté d’action des gouvernants américains, etc. La logique de la surenchère prévalut jusqu’au choix de B. Obama d’adopter un discours radicalement différent (cf. le discours à l’université Al-Ahzar du Caire, le 4 juin 2009), sans que les effets sur le terrain n’en soient pour autant clairement perceptibles. Il n’en demeure pas moins que les théories de S. Huntington continuaient à paraître autoréalisatrices. La principale ligne de fracture discernée étant celle entre les «civilisations occidentale et islamique». De façon encore plus pernicieuse, il serait possible d’attribuer à cette théorie la montée en puissance du ressentiment contre les Musulmans en Europe même. Le référendum suisse sur les minarets en novembre 2009 ou les récents sondages d’opinion en France et en Allemagne, laissant apparaître une cristallisation sur l’échec apparent de l’intégration de ces populations, ne constituent que les derniers exemples en date. Les discours tenus sur la Turquie en réaction à sa demande d’intégration dans l’Union européenne renvoient aux mêmes schémas.
Quels mécanismes S. Huntington identifiait-il comme conduisant à la confrontation entre les civilisations ? 
1) D’abord le caractère non-miscible des civilisations. Chacune d’entre elles constituerait une essence en soi ne permettant ni métissage, ni croisement. Ce principe se trouve conforté par les discours des fondamentalistes religieux qui rejettent toute forme de compromission et promeuvent les approches les plus rigoristes et les plus archaïques.
2) Ensuite, le rejet de l’occidentalisation. Sur ce point, S. Huntington développe des schémas montrant que l’influence de l’occidentalisation et de la modernisation de la société aurait été croissante dans un premier temps avant de subir une forte inflexion synonyme de rejet. Le cas iranien pouvait, sur ce point, servir d’idéal-type. L’occidentalisation impulsée de l’extérieur et relayée par des élites locales, suscitait une hostilité croissante et le retour à des valeurs traditionnelles porteuses d’une forme d’identité.
3) Enfin, le différentiel de croissance démographique et la part importante des moins de vingt ans apparaissaient à S. Huntington comme le moteur même du danger. D’un côté, des populations aisées et vieillissantes et, de l’autre, des «hordes de jeunes paupérisés». Le cocktail était donc explosif et contribuait à alimenter les peurs.
La révolution tunisienne en cours s’inscrit-elle dans la logique des schémas de S. Huntington ?
Pour ce qui est possible d’en comprendre à l’heure actuelle, la réponse devrait être clairement négative et ce, pour plusieurs raisons.
1) Le rejet de la population tunisienne ne porte pas contre une influence extérieure, mais bien contre son propre gouvernement perçu comme incompétent et prédateur. La corruption mafieuse orchestrée par le clan présidentiel avec une confondante tolérance de la part de la France, autolabellisée « pays des droits de l’Homme » étant sur ce point particulièrement inadmissible.
2) Les Tunisiens ne revendiquent pas la mise en place d’un régime basé sur des valeurs traditionalistes, mais en appellent à des valeurs universelles (Etat de droit, démocratie, liberté d’expression, liberté d’information, respect des droits de l’Homme). Ils revendiquent pour eux aussi la démocratie issue des héritages grecs et des Lumières
3) Cette révolution n’a pas été instrumentalisée par un clan qui souhaitait abattre le gouvernement en place pour le remplacer par un autre clan, mais résulte d’un mouvement populaire porté par une jeunesse éduquée qui ne se percevait plus d’avenir et rejetait le népotisme de l’ex-président Ben Ali et sa famille.
4) Cette révolution ne s’est pas diffusée par les moyens traditionnels (prêche des imams par exemple), mais par les moyens électroniques modernes, seuls à même de contourner l’emprise totale du gouvernement sur les médias.
Cette révolution tunisienne devrait nous conduire à modifier radicalement notre regard sur le monde musulman, pollué par les simplismes et les dérives des analyses de S. Huntington.
La ministre française des Affaires étrangères, M. Alliot-Marie, semble curieusement avoir été l’une des dernières à prendre la mesure des événements en cours dans ce pays si proche. Probablement ne disposait-elle pas des messages de Wikileaks lui permettant d’appréhender la réalité du régime tunisien et de ses pratiques autoritaires... Ces sociétés sont travaillées par des jeux complexes qui les conduisent à s’émanciper des cadres traditionnels, ce qui ne signifie pas qu’elles adopteront une modernisation intégralement sur le modèle occidental. Les aspirations qui ont été exprimées à ce jour renvoient à des valeurs universelles.
En cela, la Tunisie se trouve probablement en pointe par rapport à la situation d’autres pays du Maghreb ou du Machrek. Ceci constitue un danger pour la transition démocratique à peine amorcée. L’exemple tunisien représente, en effet, une menace potentielle pour les dynasties théocratiques ou pour les régimes autoritaires. Il est donc probable que ne soient activés des contre-feux destinés à entraver une démocratisation trop poussée qui deviendrait une référence. Que peuvent sur ce point les puissances démocratiques ? Aider à enraciner une démocratie d’un nouveau-type au Maghreb, sans intrusion et surtout sans chercher à défendre des intérêts économiques particuliers. Ce que la guerre de G. Bush en Irak, soutenue par les propagandistes des théories de S. Huntington, n’est pas parvenue à faire par la guerre, le peuple tunisien peut, lui, y parvenir seul. En cela, il peut susciter notre admiration.


Didier DESPONDS (Médiapart)




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com