Bahri Ben Yahmed au «Quotidien» : «Arrêtons cet individualisme, pensons à la Tunisie»





Il est l’un de ces jeunes cinéastes rebelles qui ont tenté de briser les stéréotypes dans l’espoir de faire évoluer le 7e art en Tunisie, et ce, depuis des années. De la Révolution, de l’Association des cinéastes tunisiens et d’autres sujets, Bahri Ben Yahmed nous a parlé.
Avant le 14 janvier 2011, Bahri Ben Yahmed a été partout dans les manifestations, revendiquant les dépassements du système, publiant sur «Facebook» des manifestes, appelant à soutenir la Révolution. Comment avez-vous vécu ces jours décisifs en tant que jeune tunisien?
Comme tous les Tunisiens, j’ai été en train de tout suivre sur les manifestations dans toutes les villes tunisiennes grâce au réseau social «Facebook». J’ai été et je suis encore émerveillé par ce mouvement populaire, par ce soulèvement, par les slogans scandés par les manifestants. En tant que citoyen tunisien, également, cinéaste, j’ai été toujours en contact avec mes collègues, réfléchissant sur la bonne manière pour marquer une position, pour soutenir la Révolution et surtout pour faire comprendre au président déchu et à son gouvernement que nous sommes solidaires et unis. Et puis, le temps est venu pour rompre le silence, briser les chaînes et crier à haute voix notre refus de cette injustice, notre indignation de l’usage des armes contre des manifestants civils… Alors, nous nous sommes mis d’accord à se manifester pacifiquement devant le Théâtre de la Ville de Tunis. C’était un 11 janvier mémorable. Nous avons été molestés et harcelés par les forces de l’ordre, mais nous étions fiers, la tête haute. Nous sommes les enfants de ce pays et c’est notre devoir. Ensuite, j’ai été contacté par TF1 pour parler de ce qui s’est passé sur les marches du théâtre et sur les revendications des jeunes tunisiens. Il était impossible de reculer, alors j’ai pris mon courage entre mes mains et j’ai accepté de passer sur cette chaîne française. C’était risqué car personne n’a pu prévoir que le lendemain sera un jour inoubliable dans l’histoire de la Tunisie, que tout va changer dans quelques heures et que Ben Ali va quitter le pays. Je ne vous cache pas, j’ai un peu paniqué quand la télévision tunisienne a diffusé un reportage la veille du 14 janvier où les gens scandaient des slogans de soutien à Ben Ali. J’ai essayé d’imaginer quelques scénarios mais le lendemain c’était le meilleur jour de ma vie.
Alors c’est la Révolution qui vous a sauvé d’une éventuelle torture politique?
Oui. Le peuple tunisien a fait sa révolution pour récupérer ses droits violés, pour retrouver sa dignité… Nous n’avons demandé rien d’autre que la liberté, la justice et l’égalité.
Vous parlez sur un ton peu amer, comment voyez-vous aujourd’hui la situation en tant que jeune tunisien?
Sincèrement, je suis un peu déçu, car j’ai le sentiment qu’aujourd’hui tout le monde veut profiter de la Révolution pour servir ses propres intérêts. Des sit-in et des manifestations au quotidien juste pour demander des augmentations salariales, la régularisation de la situation sur le plan social et matériel… Mais personne ne s’est interrogé, aujourd’hui, sur les besoins de notre belle et chère Tunisie. Comment peut-on rendre à notre bien-aimée son aura ? Tout le monde veut des garants individuels sans prendre en considération la situation actuelle. Arrêtons cet individualisme, pensons à la Tunisie!
Ne pensez-vous pas que les artistes continuent à être en deuxième position même après la Révolution et qu’ils n’ont pas pu encore avoir de nouveaux repères?
D’abord, j’aime bien préciser que c’est le peuple qui a fait sa Révolution. Les artistes sont venus après, juste pour le soutenir. Cela n’empêche qu’il y a une mobilisation par quelques-uns pour présenter des produits artistiques dignes de la Révolution et à l’image du militantisme du peuple tunisien. C’est vrai, les espaces culturels continuent à être fermés, bien qu’à mon sens le retour à la normale passe impérativement par la culture. A ce sujet, je peux saluer l’artiste et directeur Mounir Argui parce que, même durant la Révolution, il a choisi d’ouvrir la maison de la culture Ibn Khaldoun pour les artistes cherchant un espace pour échanger des idées. Il continue à le faire, à cœur joie. Aujourd’hui, une grande opération d’assainissement de différents domaines culturels a été lancée et il faut simplement patienter pour que l’art en Tunisie suive le rythme de la Révolution. Nous sommes en décalage et il faut se rattraper.
Que se passe-t-il vraiment au sein de l’Association des cinéastes tunisiens ? Etes-vous, enfin, parvenus à une position unie?
Aujourd’hui, il y a deux associations : l’ancienne association des cinéastes tunisiens qui n’a fait ces dernières années que servir l’ancien régime au détriment de l’art. Elle a été présidée par Ali Laâbidi. Pour la nouvelle, elle est née avec la Révolution, soutenue par la majorité des cinéastes. Nous travaillons aujourd’hui sur la récupération de cette association et sur son assainissement. Même le cinéma a besoin d’une commission d’enquête sur les malversations et la corruption. Nous avons déjà contacté un avocat pour avoir des éclairages juridiques. Nous continuons notre révolution. Nous avons déjà discuté avec M. Fethi Kharrat, chef de département du cinéma au ministère de la Culture et de la sauvegarde du patrimoine, en attendant notre rencontre avec le ministre.
Après «Lazhar» et «Glaçons», que prépare Bahri Ben Yahmed pour rendre hommage à la Révolution, aux martyrs et au peuple tunisien?
Il y a un programme cinématographique lancé par «Sud Ecriture» pour soutenir des productions filmiques sur la Révolution. J’ai déjà déposé le projet d’un documentaire où je donne la parole et la caméra à des jeunes tunisiens dans plusieurs régions pour qu’ils racontent la Révolution. Je vais faire le tour des villes tunisiennes et je vais me contenter d’aider techniquement et artistiquement nos jeunes à faire leur film, sans intervenir dans le contenu. J’ai eu de bons échos et je suis actuellement en train de fignoler le projet.


Interview réalisée par Imen ABDERRAHMANI




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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com