La Tunisie n’est pas un butin de guerre !





 Par Walid Kalboussi (*)
Autant de morts et de blessés, autant de veuves et d’orphelins, autant de sacrifices et de souffrances pour faire quoi? Pour chasser le tyran et donner le droit de parole à chaque citoyen ? Certes mais pour dire quoi exactement ? Pour que chacun de nous raconte sa propre misère, pour qu’on se livre à une thérapie de groupe où chaque bourgade dénombre ses cas sociaux et chaque corporation énumère ses injustices ! C’est pour cela que nos martyrs sont morts. Pour que chacun de nous se penche sur sa petite personne et oublie la Tunisie dont nous avons tous rêvé. Le tyran est parti mais espérons pas notre solidarité ! Nous avons scandé haut et fort et d’une seule voix que nous ferions don de notre sang et de notre âme pour la Tunisie pour qu’elle soit libre, belle et prospère. Comment peut-on oublier tout cela si vite et laisser la place à notre égoïsme? Comment peut-on troquer notre abnégation et notre sacrifice pour hurler, chacun dans son coin, sa souffrance et son injustice.
Chaque jour a son nouveau lot de revendications, il y en a pour tous les goûts et de toutes les couleurs; ça va du plus sérieux au plus anecdotique: de la titularisation des ouvriers au changement des directeurs généraux en passant par l’octroi de places de parking et le repos le samedi. C’est la ruée vers l’or… Chacun s’organise comme il peut. Il faut faire vite et bien car il n’y en aura pas pour tout le monde !! Mais est-ce bien raisonnable? Est-ce bien raisonnable de penser un seul instant que notre pays serait capable de supporter un aussi long blocage et un aussi lourd fardeau? Nous avons crié à la supercherie quand l’ancien président dictateur nous a promis monts et merveilles, comment pouvons-nous admettre aujourd’hui qu’un gouvernement de transition aussi compétent soit-il serait capable en un temps record de créer des emplois par dizaines de milliers, d’attribuer des allocations-chômage qui coûteraient des milliards de dinars, de développer des régions tombées dans les oubliettes pendant des années et d’augmenter à coups de centaines de dinars des salaires. Rien que cela alors que les investissements sont suspendus, le tourisme totalement anéanti et les usines ne fonctionnant qu’à moitié de leur capacité. Est-ce bien raisonnable ? Est-ce un aveuglement généralisé suite à une overdose d’égoïsme ou le degré zéro de la responsabilité? Si la transparence et l’arrêt de corruption peuvent améliorer le climat des affaires et arrêter le pillage des ressources, en aucun cas cela ne serait suffisant pour faire face à la surenchère des demandes.
Est-ce le propre de la révolution de déboucher sur un torrent de démagogie qui emporte avec lui toute intelligence et tout sens des responsabilités? Est-ce le propre de la révolution d’oublier ses martyrs et de tourner le dos à ses idéaux? Est-ce le propre de la révolution de faire table rase du discours patriotique fait de dévouement et de sacrifices et transformer le lieu public en un défilé de revendications au nom d’une certaine compréhension de la justice sociale?? Une compréhension qui nous donnerait le droit d’applaudir les salariés qui chassent leur patron, une définition qui nous permettrait d’accuser à tort et à travers l’ensemble des actionnaires et des administrateurs de corruption et d’affiliation à l’ancien régime, une interprétation de la justice sociale qui rendrait la richesse synonyme de complaisance avec la tyrannie et d’exploitation des honnêtes et pauvres gens.
C’est une vague de populisme qui est en train de nous engloutir pour laisser place à la haine et à la vengeance où tout un chacun déballe ce qu’il a sur le cœur et accuse, avec ou sans preuve n’importe quel responsable ou n’importe quel ancien collègue en toute impunité. Est-ce la société de droit dont nous avons rêvé qui nous permettrait aujourd’hui de donner en pâture les noms de personnes à la télé et sur les ondes radio alors qu’aucun tribunal n’a prononcé le moindre jugement sur des cas de corruption ou de mauvaise gestion. Un lynchage public orchestré par des justiciers d’un nouveau genre qui n’hésitent pas à s’ériger en défenseurs des opprimés, des animateurs de plateaux télé qui se disent proches du peuple et de sa souffrance et qui lui doivent justice et vengeance. Toujours avec la même verve d’antan où on souffle sur la braise où on caresse dans le sens du poil et où on s’achète une fausse liberté de ton qui ne fait qu’accompagner le mouvement d’ensemble.
On nous dit que l’exercice de la liberté est difficile et que le peuple a besoin de s’exprimer après autant d’années d’oppression et de dictature … certes mais cette liberté d’expression ne doit en aucun cas se faire au détriment de la justice et de l’ordre, seuls garants de la cohésion et de la paix sociales dans notre pays … Car je ne vois pas au nom de quelle liberté nous devons accepter qu’une centaine de manifestants délogent un gouverneur ou tournent en ridicule un ministre ou se font justice dans un commissariat de police … Apprenons la dignité de ceux qui ont fait don de leur corps à ce pays et à ce peuple, soyons à la hauteur de nos responsabilités, soyons à la hauteur de nos sacrifices !!

(*) Cadre dans une société privée


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com