La Municipalité et l’action culturelle





Par Mohamed KOUKA (*)
Quelles sont les compétences de la Mairie ? Quels sont ses domaines d’intervention ? Ses pouvoirs ? Citons sans ordre d’importance: l’action sociale, la gestion des garderies, les jardins d’enfants, les crèches, l’état civil, l’enregistrement des mariages, des naissances et des décès. N’oublions pas l’entretien de la voirie, l’activité d’assainissement, l’aménagement  et la protection des cités. Citons, enfin, le recouvrement des impôts, la fiscalité locale dont s’acquittent tant les particuliers que les entreprises. Et la culture alors ? La municipalité a, depuis toujours, joué un rôle essentiel, un rôle moteur dans les activités culturelles de notre capitale jusqu’à lui assurer un rayonnement international. Bien avant l’existence du ministère de la Culture qui date de l’indépendance, des activités théâtrales étaient soutenues par La Ville, à l’exemple de la Troupe Municipale de Tunis dont les activités datent de 1954.
En principe, il incombe à la Municipalité d’assumer une activité culturelle de proximité. La reconnaissance des enjeux de la présence de la culture à l’intérieur des quartiers,son ambition et sa capacité à interroger et à mettre en perspective les enjeux de la vie en société est une dimension à part entière de la politique de la ville. Il s’agit rien de moins que d’inscrire dans la durée une véritable démocratie culturelle qui prenne en compte les besoins et les aspirations des citoyens, à créer des espaces du vivre-ensemble pour chacun et de l’espace commun pour tous, dans un esprit de partage, de rencontre,de dialogue, d’élargissement et d’ouverture,en poursuivant des objectifs clairs, dont le premier consiste à donner à la population l’accès à la connaissance et à la découverte, à travers la beauté des formes. La beauté qui constitue une aspiration universelle de l’homme. Une esthétique relationnelle où les œuvres d’art produisent et suscitent des relations interhumaines, et qui questionnent l’ensemble des rapports humains, permettant aux citoyens d’entrer dans un processus de symbolisation du monde. Quoique je doive avouer que cette revendication est neuve, avant la Révolution elle aurait été déplacée, vu le manque d’intérêt du maire en personne à ce genre de préoccupations. Le second est  de soutenir la création artistique. Il importe de donner à la création, au niveau de notre Cité, les moyens d’exprimer et de faire rayonner les valeurs auxquelles nous croyons. Et là il s’agit d’un enjeu majeur, car il est question de définir le citoyen comme un être doué d’une intelligence sensible, d’une capacité de s’exprimer, d’un libre-arbitre et des moyens de transformer le monde dans lequel il vit. La Révolution est en train de le réaliser, mais cela n’occulte en rien la défaillance de la Municipalité dans ce domaine, de l’absence de projets et de visions culturels ouverts sur la Cité, le monde et la modernité. Les raisons de ce marasme de la proposition culturelle municipale tirent leur origine dans la banqueroute de l’Association Culturelle de la Ville de Tunis. Cette Association s’est octroyé des budgets qui reviennent, en réalité, annuellement et respectivement, au Théâtre Municipal avec 200.000 dinars, 40.000D pour la Troupe de la Ville de Tunis et le Centre Culturel de la Ville de Tunis ; trois institutions culturelles municipales, aujourd’hui sinistrées, puisque privées de budget propre et, sous prétexte de faciliter les échanges commerciaux avec des partenaires étrangers, ladite Association a sombré dans un déficit chronique, avec une plus-value artistique et culturelle nulle, puisque  la programmation se fait, la plupart du temps, à côté de l’avis des responsables attitrés de ces institutions. Ouvrons, ici, une parenthèse pour parler de l’espace le plus prestigieux et peut-être le plus sinistré, j’ai nommé le Théâtre Municipal de Tunis. Au départ, le théâtre Municipal  est considéré comme une scène lyrique. C’est,  d’ailleurs, avec «Manon», l’opéra de Jules Massenet, qu’il  inaugure ses activités un 20 novembre 1902. Par la suite, il a alterné le théâtre et l’opéra avec une prédominante des arts lyriques : opérettes, opéras bouffes et opéras. La scénographie a été conçue pour permettre la réalisation d’opéras à grand spectacle pour l’époque, avec du côté du lointain, vers le fond du plateau, une entrée spéciale pour de réels chevaux. Au premier plan du plateau une machine à faire apparaître le diable et les mauvais génies. C’est une machine à jouer à l’admirable mécanique artisanale dont le mécanisme a été inventé au XVIIe ; il équipe tous les authentiques théâtres à l’italienne. Pendant près d’un siècle tous les grands noms du théâtre sont passés par le plateau de ce Théâtre, de Sarah Bernhardt à Louis Jouvet en passant par Vilar et son Théâtre National Populaire, Jean-Louis Barrault, et des comédiens aussi populaires de l’époque, tels que Jean Marais, Gérard Philippe, Pierre Brasseur, Jacqueline Maillan. Toutes les formes théâtrales du XXe siècle ont pu trouver droit de cité, De Molière à Brecht en passant par la tragédie grecque,le Théâtre classique,  Feydeau, Labiche, l’«Avant-garde» avec Ionesco, Adamov, Beckett, mais aussi le théâtre de boulevard avec Robert Lamoureux, Barillet et Grédy ,etc. Tout ce programme éclectique dans le bon sens du terme était assumé par le directeur du théâtre quand il disposait d’un budget assez conséquent .Mais depuis que l’Association Culturelle de la Municipalité a pris à son actif de gérer les affaires du théâtre, c’est devenu le règne du n’importe quoi; une programmation absolument dilettante, confiée à un privé dont le souci premier est la rentabilité à tout prix, optant pour des choix dictés par la facilité. Alors que ce que l’on doit exiger de cet espace public est la production de la beauté, oui de la beauté, et de l’intelligence, pour un supplément d’âme et d’esprit. La masse du public en est digne.
Le Théâtre Municipal est un modèle unique en Afrique. La bonbonnière selon un fameux sobriquet est en mauvais état, son rideau de fer est en panne depuis un bon moment ce qui est absolument contraire aux règles élémentaires de sécurité liée à ce genre de théâtre dit à l’italienne. Ailleurs qu’ici on aurait ordonné immédiatement sa fermeture. Car en cas de sinistre, ce  rideau de fer sert de coupe-feu entre la salle et le plateau en réduisant tout appel d’air qui risquerait d’aggraver l’incendie. Je dois signaler que pendant longtemps une ligne téléphonique a relié directement le Théâtre à la caserne des pompiers et chaque soir le régisseur du plateau demandait le feu vert des pompier avant la levée du rideau; pratique abandonnée à l’aube de l’indépendance, en même temps qu’il a été procédé à la coupure de la ligne téléphonique spéciale. Mais en tout état de cause l’état actuel du Théâtre ne prête pas à la sérénité ni à la tranquillité quand on pense que rien que le fonctionnement du plateau exige pas moins d’une quinzaine d’ouvriers spécialisés sans compter les électriciens, les menuisiers et autres artificiers. Alors  qu’au jour d’aujourd’hui le théâtre est une machine conduite par un petit groupe d’hommes ne dépassant pas le nombre de six ou sept alors que pour sa sécurité et pour un fonctionnement adéquat il en faut le triple.          
Le Centre Culturel de la Ville de Tunis est situé juste en face de la Faculté du 9 avril et de l’Institut des Sciences Humaines. Au lieu de profiter de ce voisinage en offrant aux étudiants et à tous ceux que cela intéresse un lieu de débat, d’échange,de rencontre, il demeure sans proposition à ce niveau, se contentant de présenter des expositions de peinture plus ou moins significatives pour meubler sans plus. Quant à la Troupe de la Ville de Tunis avec un budget de 40.000 dinars et qui sont plus virtuels que réels  à quelle forme d’activité théâtrale peut-elle prétendre, avec un effectif réduit, vieilli, et peut-être dépassé ? La Troupe de la Ville de Tunis, première compagnie professionnelle au monde arabe, a pu rayonner tout au long de son histoire, est peut-être en train de mourir de sa belle mort dans l’indifférence générale  alors qu’elle constitue un acquis de l’histoire du théâtre et de la culture de notre pays
En tant que conseiller culturel de la ville de Tunis, j’ai tenté à plusieurs reprises et de façon réitérée d’alerter le maire actuel.  Depuis plus d’une année, je n’ai cessé de solliciter une entrevue avec l’«édile» (nommé en 2010) pour l’alerter au sujet de la gravité de la situation et de l’impact négatif de la crise qui mine l’action culturelle municipale. J’ai appelé au téléphone, sollicité un messager, écrit une demande de rendez-vous. Mutisme total. Silence radio. L’édile n’a pas cru bon répondre à mes demandes répétées. Et la Révolution advint !

(*) Homme de théâtre


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com