Le drame accusateur





Par le Dr. Mohamed Lakhdhar Chebbi (*)
Dans sa livraison du 11 février «Le Quotidien» rapporte une information qui donne froid dans le dos (une femme s’immole par le feu …), les raisons de ce geste suicidaire sont en rapport, comme le dit la sœur de la victime, avec «des difficultés à obtenir de la CNAM le remboursement des frais de soins pour son mari … qui vient d’être opéré». En peu de mots, tout est dit sur ce côté barbare du comportement de ceux qui dirigent un organisme public dont le rôle essentiel est d’accompagner, soutenir les gens à supporter leurs malheurs et leurs défaillances de santé.
Mais comme beaucoup d’autres appareils étatiques, la CNAM a été dénaturée de son objectif pour se transformer en un système de violence dirigé contre des populations déjà fortement dégradées par la faim, la misère et la maladie.
Créée dans l’improvisation la plus totale pour le bon plaisir d’un dictateur criminel, la CNAM a été «fabriquée» sur mesure pour les besoins de la glorification de leur maître par de serviles «copieurs de services» habitués sans vergogne au pillage de textes de codes de santé étrangers, de pays dont ni l’économie ni le niveau scolaire ne sont comparables aux nôtres.
- Inadaptés à nos moyens humains et matériels ces textes se sont révélés à l’usage très difficiles à appliquer, sauf paradoxalement dans leur arsenal disciplinaire, intentionnellement plus exagéré dans le régime tunisien.
Scènes de pugilats
Le CNAM, cauchemar des Tunisiens, oui hélas ! Il suffit pour vous convaincre que vos pas vous portent à l’une des agences CNAM pour vous en rendre compte, car on vous fait sentir malgré vous combien votre visite est indésirable.
Dès l’accueil, on vous fait ressentir, par les gestes et la voix, le mépris et le dédain. Agacement et agressivité sont le lot d’affichages de certains agents prêts à vous ficher leur «poing sur la gueule» au moindre écart même involontaire de votre part, car le silence doit être de mise. Eventuellement, on vous l’impose en criant très fort après vous ou en vous menaçant d’interrompre l’opération objet de votre visite!
Agence CNAM B. Arous dès mon arrivée dans le hall je suis surpris d’entendre un flot de grossièretés, d’insultes. A un coin de la salle d’attente, un groupe de personnes assistent, ahuries au spectacle honteux d’une dispute corps à corps entre un visiteur et un agent, coups de poing, coups de tête, des cris, visages rouges de colère. Certains tentent la séparation des antagonistes; enhardi, l’agent cherche coûte que coûte à abattre son adversaire. Le pugilat ne s’est arrêté qu’après l’intervention d’un «costaud» qui a mis fin à cet état de folie furieuse.
Revenu derrière son guichet l’agent plie immédiatement bagages laissant en plan une foule de gens obligés à perdre encore plusieurs heures de leur temps précieux.
De telles scènes sont devenues, hélas, légion à travers tout le pays, raison pour laquelle dans beaucoup d’agences, les guichets, de simples comptoirs au début, ont été réduits à de petites fenêtres barrées par du plexiglas ou de véritables forteresses. Des cas de blessures avec de nombreuses interventions de police ont été surtout constatés aux premiers mois de l’entrée en fonction de la CNAM.
Un cas personnel a été vécu à l’agence de l’Ariana moins chahutée heureusement, juste une semaine avant l’immolation par le feu du martyr Bouazizi.
Dysfonctionnement et incohérence
Au niveau du fonctionnement, la CNAM n’est certainement pas adaptée structurellement à faire face à cette tâche primordiale que représente le devoir humanitaire.
L’intrusion brutale d’une telle organisation dans notre système de santé est une erreur difficile à rattraper.
L’économie de notre santé ne peut supporter une telle réalisation sans grand risque de déséquilibre.
Une période de préparation et d’adaptation auraient été utilement nécessaires. Le dictateur déchu n’en a peut-être pas voulu, aidé en cela par des complices corrompus.
Imposée par le haut, la CNAM, du fait de son importance dans notre système sanitaire, s’est vue exposée à de multiples défaillances.
Confier un tel système complexe à une administration mal préparée, habituée à un fonctionnement bureaucratique désuet, héritage d’un colonialisme brutal et malfaisant sans changement aucun depuis l’indépendance. Elle est exposée à toutes les dérives et notamment à celle de se dévoyer en une structure discriminatoire et malhonnête, gangrénée par l’interventionnisme et le bakhchich.
Des remèdes
Dans l’immédiat, éliminer de l’accueil les agents grossiers, connus pour leur incompétence notoire ou sujets à un manque flagrant et constant de contrôle de leur caractère émotionnel.
Au niveau des décisions: mettre à l’écart tout agent ayant révélé son incapacité à comprendre ou à mal appliquer textes et règlements concernant des dossiers de santé, y compris et souvent ceux donnant lieu au remboursement de frais. En cas de réussite, prévoir une mise à niveau par recyclage actuellement, je présume, totalement inexistant !
A plus long terme: il faut corriger cette sorte de perversité dans laquelle des individus mal intentionnés ont engagé la CNAM. Ils doivent savoir que cet établissement est au service du peuple tunisien, la charte du dictateur a révélé la naissance de ces «petits chefs» qui sévissaient à tous les étages de la hiérarchie, sans vergogne; qu’ils sachent que continuer à se servir de cette noble institution est dangereux. Une femme s’est immolée à cause d’eux, ils doivent en rendre compte et savoir qu’ils ne sont dignes d’aucun pardon !!
Au niveau de l’organisation: commencer par lever cette sorte d’immunité dans laquelle se complaisait une hiérarchie se considérant au-dessus des lois, domestiquant la CNAM et ses assurés et contre laquelle elle estime qu’aucun recours n’est possible, sa mise au pas serait un geste salvateur. Sinon notre régime de sécurité sociale risque de verser dans l’horreur absolue.
Ajoutons qu’un bon nettoyage des modalités du choix des filières doit être effectué d’urgence. Au minimum, il doit compter l’élimination pure et simple de celle intitulée «filière privée de soins» domaine où l’arbitraire des agents de la CNAM s’est révélé le plus dévastateur. Le concept de «médecin de famille» repris d’un pays étranger où il a été reçu par sa population avec le mépris le plus total, mais imposé malgré cela à notre système comme un miracle, sa disparition épargnera, en plus, ce cirque annuel, à chaque mois de septembre, de défilés longs et fastidieux de changement de filière.
Monsieur le Premier ministre
Vous déclarez que pendant vos 11 ans à la tête du gouvernement votre seule préoccupation s’est limitée à l’économie du pays. Soit ! Beaucoup de nos institutions, si l’on n’y prend garde, risquent aujourd’hui d’aller à la dérive. La CNAM est dans le lot de celles qui sont les plus fragiles.
En prendre soin c’est témoigner de votre responsabilité.
De votre place, vous pouvez prendre des décisions fortes pour assurer sa sauvegarde.
Deux actions nous semblent, à l’évidence, préoccupantes:
1) protéger les intérêts des assurés en ordonnant la révision des dossiers de remboursement des frais ayant fait l’objet de rejet, l’objectif étant de corriger les erreurs et l’injustice commises à leur sujet
L’article 24 titre V vous met à l’aise pour actionner cette procédure.
2) mettre en place une commission d’enquête, composée de personnalités externes à la CNAM pour procéder à un assainissement le profond possible de notre secteur de santé dans lequel la CNAM joue dorénavant un rôle de premier plan, car, comme tout le monde le sait, là où l’argent coule à flot les mains maffieuses ne sont pas loin.
(*) Ancien professeur agrégé à la Faculté de médecine de Tunis


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com