La maladie de Ben Ali et le «syndrome du serf»





Par Ali TOUMI ABASSI (*)
Selon les médias, Zine El Abidine Ben Ali serait dans le coma depuis quelques jours. Il aurait mal vécu sa destitution et la séparation d’avec sa femme, qui l’aurait abandonné pour se réfugier auprès de Gueddafi…
Quelques Tunisiens, surtout parmi les classes moyennes restées relativement à l’abri des turpitudes du système et épargnées par les dégâts collatéraux de la révolution, font preuve d’une curiosité mêlée d’une certaine compassion inavouée…Il faut faire un détour par l’histoire, pour comprendre ce phénomène, objectivement inconcevable, en regard de tout le mal que le comateux de Jedda a fait à son pays, pendant plus de deux décennies.
Dans les premiers temps de l’Islam, comme à la fin de la féodalité, comme, plus près de nous, dans certains pays tels que la Mauritanie et l’Arabie Saoudite, où l’esclavagisme est encore de mise sous des formes détournées et perfides, le précepte religieux (devenu un article essentiel des droits de l’homme), qu’est «l’affranchissement des serfs», baptisé dans les temps modernes «l’abolition de l’esclavage», a trouvé et trouve encore des ennemis chez les esclaves eux-mêmes. Certains hommes et femmes, élevés depuis leur naissance dans la servilité, souvent héritant leur misérable statut de leurs propres géniteurs, ensuite conditionnés psychologiquement et socialement par  leur état d’infériorité et d’aliénation, se trouvent comme orphelins dans la situation d’affranchis qu’on leur propose ou qu’on leur impose un jour. Ils peuvent s’éloigner de leurs maîtres, mais ils sont confrontés à un monde dont ils ne comprennent et ne maîtrisent aucune règle. Traumatisés par ce sevrage, ils entrent dans une espèce de déréliction qui peut déboucher sur une adaptation difficile, ou un rapide retour sous la domination de l’ancien maître. Cette situation d’orphelin plus ou moins douloureuse, plus ou moins maîtrisée par l’esclave affranchi, a un nom : le syndrome du serf.
Après la révolution de 1789, et surtout après la Terreur et l’exécution du roi en 1793,  dans cette France dont la majorité était composée de paysans, serfs et fils de serfs assujettis depuis le Moyen-Age, ce syndrome s’était tellement propagé qu’il ne fallut pas plus d’une décennie pour que le peuple retombât volontairement en esclavage. Il appela de tous ses vœux et plébiscita la prise du pouvoir par Napoléon Bonaparte, un conquérant de l’Occident et de l’Orient, un général fort, et même encore plus fort que l’ancien maître et père qu’on venait de guillotiner.
Toute proportion gardée, la Russie, maintenue dans le cadre de l’ex-Union Soviétique, sous la chape de plomb imposée par la dictature poststalinienne (mais une dictature qui avait hérité certaines méthodes assimilables à celles des anciens suzerains), eut trop de peine à accepter la paternité d’un Michaël Gorbatchev, homme d’une réforme trop brutale, libéral et humaniste, ou celle d’un Boris Eltsine, héritier populaire, encore plus libéral que son prédécesseur et même quelque peu libertaire. La Russie eut très vite la nostalgie de l’ordre et tomba docilement dans les bras de Vladimir Poutine, un as du KGB, qui remit le pays au pas et le commanda d’une main de fer.
J’ai connu personnellement des gens (et beaucoup de Tunisiens de ma génération en ont connu  autant) qui ont éprouvé ce sentiment de sevrage, le lendemain de la déposition de Habib Bourguiba par Ben Ali. Il y en avait qui pleuraient à chaudes larmes comme on pleure un père chéri perdu. Habitués depuis des décennies à être pris en charge par un président-roi, qui se passait pour un thaumaturge irremplaçable, qui a confisqué la Tunisie comme on fait d’un fief conquis de force, ces Tunisiens endeuillés ne savaient pas qu’ils vivaient toujours la féodalité au 20e siècle, sous la domination d’un leader politique, transformé, hélas, en mythomane, et qu’ils étaient donc malades, comme les serfs incapables de vivre leur affranchissement.
Revenons à Ben Ali! Malheureusement pour lui comme pour ses concitoyens, il n’a copié de Bourguiba que le mythomane et n’a su se maintenir au pouvoir qu’en se comportant avec son peuple à la manière des anciens suzerains avec leurs «vilains». Une fois destitué lui-même, ce 14 janvier 2011, certains Tunisiens trop endoctrinés par la machine et la démagogie sécuritaires de son système despotique, voyant l’instabilité politique et le chaos social en passe de menacer sérieusement leur petit confort, sont peut-être disposés à le prendre en pitié, en l’imaginant alité, à moitié mort, exilé et abandonné par femme et enfants…
C’est le pire des syndromes du serf.
(*)Universitaire et écrivain


Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com