Identité, un pays qui se prend en charge





Chedli SGHAIRI (*)
Au hasard d’une randonnée de curiosité qui se voulait de renouer avec le centre-ville de Tunis, par ces temps exceptionnels que traverse la capitale tunisienne, je me retrouve devant le siège du Ministère de l’Intérieur, dimanche dernier, manifestant ou plutôt accompagnant une manifestation qui m’a entraîné jusqu’à la place du Gouvernement à La Kasbah.
Au départ, quelques centaines de jeunes pour la plupart scandaient des slogans du jour reflétant l’irritation si ce n’est de la colère contre les décisions incohérentes (le sont-elles au juste?) du Gouvernement Gannouchi. Ces manifestants se sont accrus en nombre de plus en plus imposant, drainant dans leur avancée d’autres badauds acquis aux revendications de la protestation, pour devenir une foule impressionnante. Le terme «foule» désigne d’habitude une masse de gens en mouvement qui fait peur même si Edith Piaf l’a chantée d’une voix lyrique et envolée certes, mais l’angoisse y était aussi.
Notre foule, de la place d’Afrique à la Place de La Kasbah, ne faisait pas peur. Elle était goguenarde, responsable et disciplinée et le service d’ordre n’avait pas beaucoup à faire pour la canaliser. Composée en sa grande majorité de jeunes de 25 à 30 ans, des deux genres, elle scandait des slogans contre les magouilles des politiciens au gouvernement, les banderoles portaient des mots d’ordre s’inspirant de poèmes de Aboul Kacem Chebbi, contre l’injustice et pour la liberté.
L’auteur de ces lignes n’a aucune prétention à discuter des motivations politiques ou autres qui animent cette marche, d’autres personnes sont mieux placées pour s’en charger.
Néanmoins, deux moments forts de cette gigantesque procession retiennent l’attention. Ils m’ont ému et n’ont pas pu laisser indifférent le quinquagénaire accompli que je suis. En passant devant la chancellerie de France, les manifestants ont brandi, par la voix et la banderole, leur rejet de toute tutelle sur la Révolution tunisienne et sur la Tunisie en criant leur arabité moderne et leur volonté de s’affranchir d’une dépendance culturelle. Ils se sont pris contre les propos désinvoltes et insultants du nouvel ambassadeur de France (au juste, a-t-il eu l’agrément des autorités tunisiennes pour se permettre d’exercer ses activités de défenseur des intérêts de son pays en Tunisie? Je me le demande avec grande appréhension pour le respect de notre souveraineté). Soit dit au passage, ces intérêts s’articulent autour de contrats, conclus grâce aux connivences du président déchu Ben Ali, sur une centrale nucléaire (dont la nuisance est supérieure à son utilité) et des airbus s’élevant à des milliards de dollars. Et comme le ridicule le dispute à l’arrogance, ce représentant paternaliste de l’ex-colonisateur parle d’une assistance de la France généreuse, s’apparentant à de l’aumône de 250.000+100.000 euros pour aider les Tunisiens à sortir de leur situation post-révolutionnaire.
La jeunesse tunisienne, que le régime déchu a tenté vainement d’anesthésier en l’endoctrinant par les mièvreries des Tout Sport et autres subterfuges, s’est révélée consciente des véritables enjeux de sa destinée et politiquement responsable de son appartenance arabo-musulmane. Cette jeunesse, qui prend le témoin à pleines mains, demeure ouverte sur le monde extérieur sans exclusive, tout en déniant notamment un rôle quelconque à l’ancien pays protecteur qui, somme toute, n’est que d’un statut moyen sur l’échiquier international.
Le «nul» et «lamentable» du rescapé de Baghdad en disent long sur l’esprit de l’auteur de ces deux adjectifs et que la jeunesse tunisienne, instruite et pas seulement bilingue, lui a répliqué par un DEGAGE cinglant. Cela devrait, en toute logique, ramener le représentant de cet Hexagone à sa juste proportion d’indésirable, même si des hommes et femmes français demeurent sincères avec les valeurs universelles de respect de l’Autre.
Le deuxième moment fort de cette manifestation a eu lieu à la Place du Gouvernement. Les sièges des ministères dont celui de la primature étaient protégés par un cordon de militaires qui essayait d’endiguer la foule. Exprimant ses revendications avec fougue et passion, les premiers rangs des manifestants se sont frottés au barrage des soldats, qui ont reculé de quelques pas pour tirer en l’air afin de contenir la pression de la foule. Le crépitement des balles a eu un effet de choc et d’étonnement auprès de la foule, accompagné en symbiose d’un mouvement de repli et de panique chez les militaires. Un moment (2 à 3 minutes au plus) fort et intense et les choses pouvaient basculer au drame. Un fort murmure de désapprobation et même de colère montait irrésistiblement dans la foule. Subitement, deux merveilleux gradés militaires se sont saisis de mégaphones pour calmer les gens et l’on assista tout de suite à des embrassades de fraternalisation et de réconciliation touchantes. Un moment fort émouvant. La maîtrise du moi collectif a prédominé, aucun dérapage, aucune dérive et chacun a repris sa place naturelle, les uns assurant leur fonction de protection des lieux publics et les autres continuant à exprimer leur liberté de protester et de manifester en respect au rôle que chacun des deux parties peut et doit exercer.
Ce moment-là, je l’ai savouré avec bonheur, peut-être avec mon indécrottable naïveté, mais c’est le signe d’une maturité civique en herbe qui se reflète dans le respect de l’autre et l’acceptation du point de vue contraire. Seraient-ce la démocratie en application et le fondement de ce concept ainsi que sa pratique qui vibrent chez ces Tunisiens présents à La Kasbah ? Il faut être sur place, in situ, pour sentir et vibrer avec cette expérience inédite dont le régime honni de l’ex-président nous a privés, trop longtemps.
(*) Ancien diplomate


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Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com