Des mots et des choses : Être au-delà de nous-mêmes





Par Mohamed MOUMEN
Il ne faut pas confondre démocratie et médiocratie. Beaucoup d’artistes et d’hommes de culture se plaisent justement à faire l’amalgame entre les deux notions. En fêtant le retour du pouvoir au peuple, et du peuple au pouvoir, ils s’imaginent que dans le domaine de la création toutes les facilités et toutes les stupidités seront dorénavant permises. Au nom de la liberté et de la révolution. Or, il va de soi que les Bouazizi ne sont pas tombés pour que les nuls puissent régner en maîtres. Comment peut-on croire un instant que la liberté que prône et chante la révolution pourrait signifier une permission donnée aux œuvres médiocres des gens sans esprit pour passer? Non, la médiocrité ‘‘non pasera’’. Contrairement à ce que peuvent penser certaines âmes mal nées, c’est maintenant, et maintenant plus que jamais, que les gens sans talent ni compétence vont rencontrer les plus grandes difficultés. Si tout se passe bien, les temps qui vont venir ne pourront être que des temps complètement hostiles aux nuls. Tous ceux qui préconisent les facilités et prêchent la médiocrité ne pourront plus trouver place. Ils devraient «dégager». S’il y a une justice sur terre, ils ne devront pas tarder à laisser leur place aux plus méritants. En attendant, ils règnent. Comme Kadhafi, au lieu de dégager, il règne. C’est que, attention, ils ne vont pas lâcher de sitôt. Au contraire, ils sont déjà prêts à repartir de nouveau et même avec allant, si ça se trouve.
On ne naît pas médiocre
On ne naît pas médiocre: on le devient. C’est toujours la faute au ‘‘système’’ et aux conditions ‘‘objectives’’ dans lesquels on grandit, vit et meurt. La médiocrité est donc une vieille et longue histoire qui se construit au fil du temps. Elle s’acquiert et lorsqu’elle trouve des conditions propices, elle s’épanouit. Nos médiocres aiment croire que les temps postrévolutionnaires, temps démocratiques on l’espère, seront des temps propices à toutes les formes d’incompétence et de nullité en toutes les matières artistiques. Or, les désirs de médiocrité des médiocres ne sont pas nés d’aujourd’hui. Il ne faut pas croire, mais ces gens-là ont toujours été ainsi, depuis les temps antérévolutionnaires. La seule différence est que le système culturel de notre pays avant le 14 janvier cultivait la médiocrité. On peut dire qu’elle était systémique. Les médiocres profitaient de ce système tout en le consolidant. Il y avait donc comme une concordance absolue entre ces hommes et le système; pis: ils étaient les hommes du système. En ces temps-là, l’intelligence était combattue, les belles idées sérieuses refusées. L’imagination libre et rebelle, créatrice pour tout dire, n’était pas bien accueillie ou bien vue. Le bon goût était dévalorisé, voire méprisé et moqué. Le goût kitch et canaille était apprécié. Il fallait donner dans le futile, le ludique et le léger. On déployait tous les efforts du monde pour développer une culture de divertissement qui ne divertissait personne, sauf peut-être les débiles. Sous prétexte de ne pas trop ennuyer les gens qui bossent comme des bœufs et qu’on saignait à mort, on entretenait une culture bonne à intéresser les imbéciles, les tarés et les malades. Beaucoup d’artistes, qui sont encore là, qui ne sont pas morts des balles des snipers, qui maintenant font dans l’enchère, ont participé à cette vaste et longue entreprise de crétinisation. Alors que les vrais artistes étaient marginalisés, ils étaient, eux, privilégiés: ils jouissaient du système qu’ils soutenaient de toutes leurs forces. Les médias étaient pour eux; les privilèges et les honneurs, les aides financières et les subventions, les encouragements de toutes sortes et les félicitations de tous ordres, tout ça leur était réservé. On ne leur demandait pas l’intelligence: leur allégeance suffisait. Alors avec ces gens-là, monsieur, comment voulez-vous que notre culture soit au zénith? Sans ce système ennemi de la vraie culture, ils sentaient bien qu’ils seraient perdus. Les voilà de nouveau, après avoir retourné leur veste, sur les plateaux de télé, les radios et les journaux pour nous noyer encore de leurs sottises et de leurs inepties. Ils espèrent avoir encore de beaux jours sous les oriflammes de la révolution pour nous abreuver de leurs bêtises et leurs conneries. Ils s’imaginent que ce peuple qui a su mettre à terre un système policier et dictatorial des plus puissants va encore pouvoir accepter leurs débilités, tolérer et supporter leurs misères intellectuelles et esthétiques. Quand on est médiocre et incompétent, peut-on vivre avec l’esprit et les valeurs de la révolution qui sont les valeurs de l’esprit libre et sincère? C’est plus que difficile: c’est pratiquement impossible. Mais n’est-ce pas à la révolution de se défendre de la médiocrité? défend-elle assez?
Ardent espoir d’identité culturelle
C’est peut-être encore très tôt pour pouvoir répondre avec un ton affirmatif et catégorique, mais il est des signes qui inquiètent. Rien n’est encore entrepris dans le domaine de la culture. Il s’est déjà passé un mois. Ce n’est rien un mois, bien sûr. Mais ça pourrait être beaucoup. Tout dépend de la vitesse qu’on veut insuffler aux réformes attendues par tous les artistes et par tous les hommes de culture. Pour accélérer le processus de ces réformes si ardemment désirées, pour trouver cette vitesse idéale et cette allure idoine des changements auxquels tous aspirent (excepté les médiocres bien sûr), il n’y a pas d’autre chemin possible à emprunter que celui de la révolution même. Au fond, c’est simple: il suffirait de tâcher de rentrer dans l’esprit de ce grand espoir qui s’est levé dans notre pays. En vérité, il n’y a pas d’autre moyen que de se mettre à l’écoute des revendications et doléances, des volontés et aspirations, des réclamations et vœux, des désirs et souhaits de nos vrais et grands artistes (ils existent!). En général, et presque sans exception, cette race d’artistes-là n’a pas attendu la chute de la dictature pour faire cause commune avec son peuple. Autrement dit, écouter ces artistes, c’est écouter, d’une manière ou d’une autre, le peuple. Ne sont-ils pas, après tout, ses porte-parole? Ce sont eux qui l’expriment? Beaucoup vous disent que le peuple n’a rien à dire sur ce chapitre de la culture, que les choses de l’esprit ne sont pas ses affaires et ne constituent en rien ses priorités. Il ne réclame rien en la matière. Grosse erreur: derrière toutes ses revendications et tous ses espoirs, on finit toujours par reconnaître un ardent espoir à quelque identité culturelle authentique et épanouissante, une éternelle aspiration à une grande culture qui glorifie ses valeurs et qui dit bellement et fortement sa vision du monde. Dans cet horizon que retrace la révolution actuelle, il est impossible que les médiocres puissent encore vivre. Ils peuvent à la rigueur végéter, mais pas vivre. Le plus grand crime culturel qu’on puisse actuellement commettre est de laisser passer la médiocrité au nom de la révolution. La révolution est l’ennemie jurée de toute médiocrité. La révolte n’est-elle pas ce qu’il y a de plus beau en l’être humain? Sartre dit: «Ce qu’il y a de mieux en nous, c’est notre effort pour être au-delà de nous-mêmes», c’est-à-dire cet élan de dépassement qui n’est qu’un mouvement éternel de révolte contre la médiocrité et la misère (de toutes sortes).


Articles Similaires:



Source: LeQuotidien: lequotidien-tn.com